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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 104.djvu/236

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voir passer des membres des familles souveraines portant ou attendant la couronne, ou même ayant cessé de régner. Il n’est point au monde une ville offrant une hospitalité plus libre et plus commode aux princes de toute sorte qui viennent à son brillant foyer, sans compter ceux qui auraient envie d’y venir et qui n’osent pas ; mais enfin Paris lui-même n’a pas tous les jours la fortune d’être l’auberge d’une impératrice mère d’un empereur régnant, fille de l’aînée des reines régnantes de l’Europe, — et la visite de l’impératrice d’Allemagne est restée une des nouveautés, pour ne pas dire une des singularités du jour. — Oh ! c’est bien entendu, c’est sans façon, sans cérémonie, sans étiquette, sans l’embarras des réceptions et des politesses ofTicielles. La brillante princesse qui a partagé un instant la couronne de l’infortuné Frédéric 111 a voulu garder un semblant d’incognito qui a été scrupuleusement respecté. On n’a pas entendu dire que M. le président de la république, toujours si correct, ait fait la moindre démarche de courtoisie, ni que M. le président du conseil ou aucun autre ministre se soit inscrit à l’ambassade d’Allemagne, et, s’il en a été ainsi, c’est qu’apparemment tout avait été ainsi réglé d’avance. Ceux qui ont eu l’honneur de cette combinaison ne s’en vanteront peut-être pas. Tout ceci, en effet, ne laisse pas d’être singulier. Tout est assez bizarre dans cette aventure de voyage si bien arrangée, — et le séjour d’une souveraine ayant l’air de passer à côté du gouvernement de la France sans le connaître, et la discrétion étudiée du gouvernement paraissant ignorer la présence d’une si illustre voyageuse, respectant sa liberté. C’est le prodige de la fiction !

De cette façon Paris a pu voir pendant quelques jours passer une personne d’élite qui était bien une impératrice, puisqu’elle aurait cru très justement peu digne d’elle de dérober son titre sous un nom d’emprunt, et qui n’était pas une impératrice, puisqu’elle s’est mise d’ellemême en dehors des plus simples usages de la vie ofTicielle. C’était une grande dame en vacances, voyageant pour son plaisir ou, à ce qu’il paraît, pour conquérir nos peintres à l’exposition de Berlin, faisant soir et matin sa promenade aux Tuileries ou au parc Monceau, allant au Bois, au Champ de Mars, à Versailles et à Trianon, visitant nos musées, nos ateliers et nos magasins. A merveille ! Qu’on ait voulu d’abord chercher dans ce voyage quelque arrière-pensée politique, c’était bien inutile : c’est visiblement une fantaisie d’une princesse intelligente et hardie ; c’est un petit roman de quelques jours passés librement à Paris. A la vérité, le roman, un peu légèrement imaginé, aurait pu mal tourner et se compliquer chemin faisant. Cette manière un peu équivoque de voyager et de vivre à Paris pouvait et devait avoir ses inconvéniens, en paraissant défier l’imprévu, en risquant d’émouvoir des susceptibilités, en prêtant à toutes les interprétations. On a oublié qu’en fait d’expéditions de ce genre, les plus