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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/945

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forêt est défrichée et les bisons ont disparu. Sur les eaux des grands fleuves, les steamers américains, villes flottantes, remplacent les pirogues indiennes ; ils sillonnent les grands lacs, et, sur la rive où erraient les Mohicans, Chicago, aujourd’hui peuplée de plus de 500,000 habitans, convie le monde entier à une exposition universelle.

La civilisation a vaincu, et le continent américain lui appartient. Que reste-t-il à l’Indien ? Le vague espoir, bientôt déçu, d’une ère nouvelle, d’un retour à un passé qui ne renaîtra pas. Ses soulèvemens, ses prises d’armes, sont les convulsions d’une race à l’agonie, les derniers soubresauts d’un moribond. La force en a eu raison, la force a eu son heure ; la justice et l’humanité attendent encore la leur. Aux États-Unis, bien des voix s’élèvent pour la réclamer, et parmi les plus éloquentes, les plus émues, se font entendre celles des officiers qui, dans ces luttes obscures, ont maintes fois exposé leur vie. A la Maison-Blanche comme au congrès, dans les villes comme dans les camps, on répugne aux mesures de rigueur, et un grand courant de pitié balaie les dernières colères avec les dernières craintes.

Est-il trop tard pour sauver quelques débris de cette race ? Si peu nombreux que soient les Indiens gagnés à la vie sédentaire de l’agriculteur, pourraient-ils, étant donnée la vitalité puissante dont ce peuple a fait preuve, se maintenir et s’accroître, et, parmi les nationalités multiples qui habitent le Nouveau-Monde, occuper, eux aussi, une place sur leur sol natal ? Ou bien doit-on se résigner à voir, en Amérique comme en Océanie, la race indigène fondre au contact de cette civilisation dont nous sommes fiers, dont nous exaltons l’humanité, et dont les faibles, trop souvent, n’ont senti que la force ?


C. DE VARIGNY.