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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/929

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soif m’avait tenu éveillé toute la nuit et me faisait délirer. Savez-vous ce que fit mon compagnon nègre ? Il prit deux seaux et, en plein jour, s’en fut les remplir : il faut bien que quelqu’un y aille, disait-il. On lui tirait dessus ; il esquivait les balles, grognant de ce que les Indiens lui faisaient perdre une partie de son eau. »

Si le renfort amené par le capitaine Dodge ne permettait pas au lieutenant Price de tenter une sortie et de dégager ses hommes, il raffermissait le moral des assiégés. On savait que Rankin avait réussi et qu’un secours était proche. Le surlendemain, en effet, la fusillade éclatait à l’entrée du défilé. Le général Merritt et ses troupes prenaient les Indiens à revers, les débusquaient des hauteurs et pénétraient enfin dans ce cloaque empesté par l’odeur des cadavres et jonché de victimes. « Je vois encore, écrit un témoin oculaire, le général Merritt, pâle de fatigue et d’anxiété, vêtu d’un grand ulster gris, s’avançant vers nous et se découvrant. Il y avait des larmes sur ses joues bronzées et, en s’approchant de Price, il lui tendit les bras. Price l’embrassa, cela nous parut tout naturel et, jusque-là silencieux, nous poussâmes un hourra formidable, qui retentit comme une décharge d’artillerie dans cet infernal défilé dont le souvenir me hante encore [1]. »


II

De toutes les peuplades indiennes des États-Unis, celle des Sioux était la plus nombreuse ; elle est aussi la plus belliqueuse. Son véritable nom est Dakota, celui de Sioux n’étant qu’une abréviation de Nadovessioux, terme de mépris par lequel les désignaient les Algonquins. Il y a soixante-dix ans, après un siècle de luttes incessantes, soutenues contre ces derniers et aussi contre les Hurons et les Chippeways, la peuplade des Sioux était réduite à 13,000 âmes ; depuis, et malgré ses conflits avec les colons, ses combats avec les troupes régulières, elle s’était relevée au chiffre de 50,000, attestant ainsi sa vitalité puissante. C’est en vain que la France et l’Angleterre au XVIIIe siècle, les États-Unis au XIXe, ont tenté de soumettre les Sioux ; ils se sont toujours montrés réfractaires au joug, très attachés à leur domaine, dont ils n’ont été dépossédés que peu à peu, en vertu de traités rarement observés, d’engagemens plus rarement tenus.

Ce domaine était immense ; sa superficie, au temps où les Sioux formaient une grande peuplade, dépassait celle de la France,

  1. Report of lieutenant Price. Papers and evidence from war department, 1880.