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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/850

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En présence de mouvemens aussi complexes et aussi bien adaptés, l’idée d’une simulation possible viendrait naturellement à l’esprit, si on ne se rappelait pas que, par suite du dispositif de l’expérience, la malade ne voit ni sa main, ni son bras, et que tout le membre est complètement insensible.

En résumant brièvement ce qui précède, nous voyons que les opérations inconscientes qu’on peut provoquer chez une hystérique insensible ne se réduisent pas à quelques petits actes automatiques et insignifians. Ces actes peuvent être fort complexes ; ils supposent des perceptions, de la mémoire, du raisonnement, de l’imagination ; ils nous révèlent donc qu’il existe chez ces sujets une intelligence qui est autre que celle du moi normal, et qui agit à côté de ce moi, sans son concours et même à son insu. C’est là une conclusion nécessaire, elle s’impose, et, de quelque façon qu’on conçoive cette intelligence secondaire, accessoire, parasite en quelque sorte, il est certain qu’elle existe et qu’elle agit.

Nous lui avons donné le nom d’inconsciente. Le mérite-t-elle bien ? Oui, sans doute, c’est une intelligence inconsciente, si on la considère dans ses rapports avec le moi du sujet ; elle est inconsciente pour ce moi, qui ne la connaît pas ; mais est-elle inconsciente pour elle-même ? Ou bien, est-elle douée de conscience et doit-on la considérer comme une personnalité véritable ?

Je crois qu’il serait bien difficile de résoudre cette importante question de psychologie, si l’on restait dans les limites des expériences précédentes ; mais il est possible d’élargir ces limites en employant la méthode que M. Pierre Janet a imaginée pour étudier les phénomènes que nous cherchons à faire comprendre.

M. Pierre Janet est arrivé à reproduire ces phénomènes chez des malades qui n’ont point d’insensibilité ; il a suppléé au défaut d’insensibilité en provoquant un état de distraction. A première vue, on pourrait croire qu’il n’y a rien de commun entre une distraction de l’esprit et une insensibilité de la peau, et que, par conséquent, l’un de ces phénomènes ne remplace pas l’autre ; mais si nous réfléchissons un moment sur les effets d’une distraction de l’esprit, nous verrons qu’il existe une relation très étroite entre ces effets et la perte de conscience. L’observation vulgaire nous apprend que, quand notre attention est fixée avec force sur un objet, nous devenons insensible à tout le reste ; pendant que nous faisons une lecture attachante, le monde environnant nous devient étranger et on peut causer autour de nous sans que nous entendions le bruit des paroles. Un malade hystérique est, par rapport à sa main insensible, dans un état de distraction permanente ; l’effet est le même que s’il ne pensait jamais à sa main, s’il s’en désintéressait