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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/828

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les litières de voyage. Par un raffinement de haine, Théophano leur avait assigné des retraites différentes : trois furent internées au couvent d’Antiochos et deux au monastère de Myrelæon. Le moine Jean avait été chargé de présider à leur prise de voile ; il leur coupa les cheveux et leur adressa les plus touchantes exhortations. « Mais, nous dit le chroniqueur, le bon moine n’eut pas plutôt le dos tourné que les jeunes personnes, jetant leurs habits religieux, se refusèrent à les reprendre et se remirent à manger de la viande. » La belle-mère annulée, les belles-sœurs exilées, Théophano restait maîtresse du Palais-Sacré. De son mari, déjà naturellement disposé à la paresse, elle fit un empereur fainéant : il vécut entouré d’eunuques, de bateleurs, d’histrions, de comédiennes et de chanteuses. Les excès de toute nature ruinèrent promptement sa santé. Il mourait à vingt-quatre ans, laissant Théophano veuve avec deux fils, Constantin et Basile, et deux filles, Théophano, qui devait épouser un jour Otton II d’Allemagne, et Anna, qui devait épouser le grand-prince de Russie, Vladimir. Autour d’une jeune Basilissa, les intrigues de palais reprirent de plus belle. L’eunuque Bringas s’arrogea une autorité tyrannique. Pour s’en affranchir, l’impératrice jeta les yeux sur Nicéphore Phocas, « domestique des Scholæ d’Orient, » c’est-à-dire généralissime des armées d’Asie. Il possédait ce commandement presque comme un patrimoine, l’ayant reçu de son père le vieux Bardas et le partageant avec son frère Léon. C’était un Arménien, qui avait passé sa vie dans les camps, fameux pour avoir reconquis la Crète sur les Arabes et pour avoir battu les émirs d’Alep et de Mossoul, aussi brave guerrier qu’habile capitaine, aimant avec passion son métier, soldat avant tout, de plus très religieux et d’une dévotion exaltée, chaste et sobre, s’exténuant de jeûnes comme un moine, faisant sa société d’ascètes et de pénitens, ne mangeant jamais de viande, ne buvant jamais de vin, couchant sur la dure avec un cilice. Ce cilice était un héritage de son oncle maternel, Michel Maléinos, mort en odeur de sainteté. Quelle sympathie avait pu porter l’un vers l’autre le montagnard inculte, le soldat rude et dévot, et l’impératrice raffinée et vicieuse ? c’est ce qu’on sait assez mal. Nicéphore avait été le parrain d’un ou de deux des enfans de Théophano et de Romain II. La beauté de la Basilissa avait fait sur lui une impression profonde. Il l’aimait, et l’on prétend que, du vivant même de Romain, il avait eu avec elle des relations coupables. Elles durent reprendre quand il vint à Constantinople jouir des honneurs du triomphe pour ses victoires de Syrie. Bringas les soupçonna et fit mander le vainqueur au palais : Nicéphore estima plus prudent de se réfugier à Sainte-Sophie, où il était couvert par le droit d’asile. Puis il trouva moyen d’en sortir, reçut du patriarche et du sénat des