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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/814

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Galicie, en Lithuanie, en Petite-Russie, en Moldavie, que nous trouvons le juif demeuré juif. Or, prenez ces juifs du centre et de l’orient de l’Europe, ces juifs judaïsans des grandes juiveries. Est-ce le juif polonais, le juif de Russie ou de Roumanie qui vous semble un artisan de nouveautés ? Regardez-le bien. Est-ce lui ou ses pareils qui ont pu pousser le monde moderne dans des routes non frayées ? Est-ce lui que vous soupçonneriez de mettre en péril la civilisation chrétienne ? Le malheureux ! il est, pour cela, trop abaissé, il est trop pauvre, il est trop ignorant, il est trop indifférent à nos querelles religieuses ou politiques. Interrogez-le ; il ne vous entendra point. Mais ce n’est pas tout ; il est pour cela trop juif, trop religieux, trop dévot, trop traditionnel, trop conservateur en un mot.

C’est ici un point sur lequel il faut insister. Force nous sera, plus d’une fois, d’y revenir encore. Il n’y a peut-être rien au monde de plus obstinément conservateur que le juif talmudiste. En fait d’attachement aux mœurs des ancêtres et à la coutume, il en remontrerait au mandarin chinois, aussi bien qu’au moujik russe. Cet homme, qu’on nous représente comme l’adversaire naturel de la tradition, a pour constant souci de se conformer à la tradition. Là où le juif est resté juif, ni les gouvernemens, ni la société chrétienne n’ont rien à redouter d’Israël. Remarquez-le bien, les pays où l’on se plaint de a la judaïsation » des sociétés contemporaines sont précisément ceux où les juifs sont demeurés le moins juifs. Pour qu’il devienne un dissolvant religieux ou politique, il faut, si je puis ainsi parler, que le juif soit « déjudaïsé. » L’observation est facile à faire en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en France même, aussi bien qu’en Russie ou en Orient : s’il est des juifs qu’on puisse accuser d’être les zélateurs de l’esprit de négation et de destruction, c’est, d’habitude, des juifs émancipés du judaïsme, des juifs qui, au contact des chrétiens, ont dépouillé les croyances et les traditions d’Israël. Cet israélite moderne, qu’on nous peint comme l’agent de corruption de notre civilisation chrétienne, est lui-même un produit de notre civilisation. Le virus qu’il charrie dans les veines de nos sociétés, il ne l’a pas sécrété ; il ne porte la contagion que parce qu’il en a été infecté.

Prenons les pays où ce que nous appelons les idées modernes n’a encore entamé que l’écorce, la Russie, par exemple. Est-ce vraiment les juifs de Vilna en longue houppelande et en grandes bottes qui menacent le régime autocratique et la « civilisation orthodoxe ? » A qui le fera-t-on croire ? Je connais cependant, à Pétersbourg ou à Moscou, des hommes qui ne seraient pas fâchés de nous le persuader. Après la défunte Rous de feu Aksakof, c’est le Grajdanine du prince Mechtchersky. Il s’est même trouvé, auprès du