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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/806

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chrétiens, oublier leurs propres péchés pour en charger, avec Israël, un bouc émissaire ?

Quelque opinion qu’on ait de « l’esprit moderne, » il est malaisé d’en donner aux juifs la louange ou le blâme. Israël était encore parqué derrière les grilles du ghetto, que les assises traditionnelles des sociétés chrétiennes étaient déjà sapées par des mains qui n’avaient pas été en apprentissage chez les rabbins.

Je ne l’ignore point, les accusateurs des juifs peuvent ici produire dos témoins juifs. Le reproche qui leur a été solennellement jeté du haut de la chaire luthérienne ou de la tribune prussienne, certains a sémites » l’ont fièrement relevé, s’en parant comme d’un titre à l’estime des peuples. Tel fils émancipé de Jacob n’a pas craint de nous montrer, dans ses sordides aïeux de la Judengasse, les lointains pionniers de la Révolution et les secrets instrumens de la libération de l’esprit humain. Au peuple qui a eu la gloire unique de donner au monde la religion, on a voulu faire gloire de lui avoir donné le rationalisme, nous le représentant défaisant d’une main ce qu’il avait fait de l’autre. Du peuple qui, durant vingt-cinq ou trente siècles, s’est obstiné à tout fonder sur le Livre et sur la parole du Dieu vivant, on a prétendu faire le maître du scepticisme et le mystérieux précepteur de ceux qui ont brisé l’autorité du Livre et qui nient que Dieu ait jamais parlé. « Le juif, dit un brillant écrivain, a été le docteur de l’incrédule ; tous les révoltés de l’esprit sont venus à lui dans l’ombre ou à ciel ouvert. Il a été à l’œuvre dans l’immense atelier de blasphème du grand empereur Frédéric et des princes de Souabe ou d’Aragon [1]. » Cela peut être vrai ; mais est-ce bien dans cet atelier d’outre-monts qu’ont été forgées les armes du rationalisme moderne ou qu’ont été fondues les doctrines qui ont transformé les sociétés européennes ?

Quelques perspectives que ses rabbis aient ouvert çà et là aux débiles sciences du moyen âge, ce n’est pas Israël qui a donné le branle au monde moderne. Pour ingénieux et subtil que soit le génie juif, s’il vient s’attribuer l’évolution des sociétés modernes, le juif se vante. Ce n’est pas son travail de taupe qui a fait pencher les flèches des cathédrales gothiques, ou se lézarder les murs des châteaux des Valois et des palais des Bourbons. Pour avoir été l’instigateur du monde moderne, il ne suffit pas d’avoir, nié l’éternité du monde du moyen âge. Le juif a le droit de se vanter de n’avoir pas courbé le front devant les dieux des nations, « que leur nom fût Christ, Jupiter ou Baal. » Par sa seule existence, il a, durant vingt siècles, protesté contre l’ordre ancien et contre

  1. M. James Darmsteler : Coup d’œil sur l’histoire du peuple juif, 1881, p. 16.