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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/790

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— Sur ce point, les rabbins ont raison. Si nous voulons invoquer le Talmud, il nous faut apprendre ce que c’est, d’où il vient, ce qu’il vaut. Le mieux serait de commencer par le lire. Par malheur, c’est là le difficile. Aucun livre n’est moins accessible : pour s’attaquer à l’original, écrit souvent dans une langue obscure, composite, partie en hébreu (la Mischna), partie en araméen de diverses époques (la Ghémara), il ne suffit point de savoir l’hébreu. Le juif de Russie ou d’Orient, qui passe sa vie à étudier le Talmud, le déchiffre plutôt qu’il ne le lit. De traductions en langues modernes, il n’en est que d’incomplètes ou d’imparfaites ; et, avec les difficultés de tout genre d’un pareil travail, il serait téméraire d’espérer, de longtemps, beaucoup mieux. Nous avons en français, — en 12 vol. in-8°, — une version récente du Talmud de Jérusalem, le plus ancien, mais aussi le plus obscur, le moins vaste et le moins répandu, celui qui a le moins d’autorité [1].

Essayons-nous de pénétrer dans l’immense dédale de la Mischna et de la Ghémara, nous y trouvons de tout : de la théologie, de la morale, de la politique, de la jurisprudence, de la médecine, de la casuistique. Nous y rencontrons aussi des fables, des légendes, des formules magiques. C’est l’informe encyclopédie des traditions religieuses et juridiques et aussi des rêveries et des préjugés d’Israël vaincu, le tout sous forme de procès-verbaux des séances tenues par les académies rabbiniques. On y trouve souvent rapportées des opinions différentes ; comment s’étonner s’il s’y rencontre des contradictions, du fatras, des idées enfantines ou séniles à côté de pensées sublimes, beaucoup de pierres à côté de quelques perles. Supposons, un instant, nos scolastiques du moyen âge, nos juristes en droit canon, nos hagiographes et notre légende dorée, nos casuistes du XVIe et du XVIIe siècle réunis, sans critique et sans choix, en une sorte de corpus. Une pareille somme d’écrits théologiques, approuvés ou non par l’église, serait-elle toujours d’accord avec nos modernes notions de droit et de morale ? Le juif qui prétendrait y chercher la morale chrétienne serait-il embarrassé d’y relever des propositions malsonnantes ? Ne s’est-il point, par exemple, rencontré des théologiens pour enseigner que les princes n’étaient pas obligés de tenir la parole donnée à un hérétique ? Et l’application de cette inhumaine doctrine n’a-t-elle jamais été réclamée par des prêtres du Christ ? Avons-nous seulement oublié ce que la verve de Pascal a fait des subtilités de nos casuistes ? Comment

  1. Traduction de M. Moïse Schwab, de la Bibliothèque nationale ; Paris, Maisonneuve, 1878-1890. — Le Talmud, dit de Jérusalem, est l’œuvre des écoles de Palestine. La Mischna (répétition de la loi, Deuterosis) est la même dans les deux Talmuds ; le commentaire, la Ghémara (complément), seul varie.