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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/788

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dont ils tiennent le Décalogue, la loi dont le Christ et les apôtres ont scrupuleusement observé les préceptes. Cette apparente contradiction s’explique de deux façons. Et, d’abord, on peut établir une distinction entre l’antique hébraïsme et le judaïsme moderne, entre la Bible et le Talmud. Puis, l’ancienne loi elle-même, un chrétien peut montrer qu’elle était, avant tout, une loi nationale, propre aux juifs, fondée sur un contrat entre Dieu et Israël, sur une alliance entre Iahveh et son peuple. A cet égard, peut-on dire, l’œuvre du christianisme a moins été d’achever la loi que de l’étendre à toutes les nations. De là, contre les juifs et contre le judaïsme, un double chef d’accusation qui peut se ramener à un seul, car le reproche principal fait au Talmud, c’est qu’il a renforcé l’exclusivisme national, déjà sensible dans la Thora.

Qu’est-ce donc que la morale de la Bible ? C’est le Décalogue ; c’est même davantage, car les préceptes du Décalogue ont presque tous un caractère négatif, et la morale biblique, chez les prophètes surtout, s’élève incomparablement plus haut. Des israélites ont retrouvé dans l’Ancien-Testament, comme en morceaux épars, presque tout le sermon de la Montagne [1]. La grande maxime dans laquelle se résume la morale évangélique : « Aime ton prochain comme toi-même, » est déjà dans le Pentateuque [2]. Et cet amour du prochain, les docteurs et les rabbins l’ont, depuis Hillel, inculqué de toute façon [3]. Le Talmud est même, à cet égard, en progrès sur la Bible ; il est plus près de l’Évangile par l’esprit, comme parles dates.— Mais, dit-on, le mot de prochain, sur les lèvres du juif, est équivoque. Dans la bouche du chrétien, dégagé de tout esprit de tribu, aucun doute : le prochain, c’est l’homme de toute race, juif, grec ou barbare. Dans la bouche du juif, le prochain, c’est le juif. L’étranger, le gher ou le goï n’est pas le prochain. Ce qui est interdit envers le juif est permis envers le non-juif. Ainsi le prêt à intérêt, l’usure, défendu par le Pentateuque vis-à-vis des fils d’Israël, est toléré vis-à-vis de l’étranger [4]. Et de même du

  1. Ainsi, par exemple, M. Rodrigues : les Trois Filles de la Bible.
  2. Lévitique, XIX, 18.
  3. Un païen avait dit à Schamaï : « Je me convertirai à ta religion, si tu peux me l’enseigner pendant que je me tiens debout, devant toi, sur un pied. » Schamaï le repoussa. Le païen fit la même demande à Hillel, qui lui répondit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; c’est là toute la loi ; le reste n’en est que le complément et le commentaire. » — M. Schwab : le Talmud de Jérusalem, introduct., p. XXXIX.
  4. Cela même est contesté par plus d’un commentateur. Voyez Rabbinowicz : Législation civile du Talmud, t. III, introduct. ; et Kayserling : Der Wucher und das Judenthum ; Pest, 1882.