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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/723

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camp conservateur, un des chefs principaux, M. Wœste, inspiré ou appuyé, dit-on, par les hautes influences cléricales, n’a pas dissimulé ses craintes et son opposition. Au camp libéral lui-même, des divisions se sont manifestées. La plus ancienne, la plus sérieuse fraction du parti, celle qui a pour chef M. Frère-Orban, en admettant le principe de la réforme, une large extension du droit électoral, se refuse à accepter le suffrage universel avec ses conséquences et ses chances inconnues ; elle ne va pas jusque-là ! Et pendant ce temps, en dehors de ce qu’on pourrait appeler les partis officiels, le mouvement ne cesse de s’accroître, au point d’embarrasser peut-être ceux-là mêmes qui l’ont encouragé, ceux qui, selon l’habitude, le suivent maintenant pour avoir l’air de le conduire.

Excitations des journaux radicaux et socialistes, réunions publiques, meetings organisés parmi les populations ouvrières aigries par les souffrances de l’hiver, rien n’a manqué pour souffler le feu et grossir l’armée de la grande revendication. Bien entendu, le mot d’ordre de l’agitation, c’est la révision de la constitution et la conquête du suffrage universel. Les meneurs n’ont trouvé rien de mieux que d’organiser pour la réunion des chambres une vaste manifestation, de préparer une « journée » destinée, sans doute, à peser sur le parlement. Cette menace d’une « journée » a visiblement commencé par inspirer quelque crainte, puisque la Bourse elle-même s’en est ressentie et que le gouvernement s’est cru obligé de prendre des mesures militaires, comme s’il s’attendait à une véritable sédition. Le ministre de la guerre a ni plus ni moins appelé deux classes de la milice et n’a rien négligé pour mettre munitions et armes en sûreté, pour tenir des troupes prêtes à marcher au premier signal. C’était peut-être un excès de précaution. Au demeurant, on s’est souvenu qu’il y avait eu autrefois en France une « journée » commençant au cri de : « Vive la réforme ! » et finissant par une révolution ; on a voulu éviter les surprises, — et, la température aidant, on a réussi ! Est-ce, en effet, l’influence de la bourrasque de neige qui s’est abattue ce jour-là sur Bruxelles ? Est-ce la salutaire impression des très sérieuses mesures de défense prises par le gouvernement ? Toujours est-il qu’au jour fixé, il y a eu non pas 100,000 manifestans, comme on le disait, mais peut-être 4,000 ou 5,000, qui sont allés, à travers les frimas, porter leur pétition à l’hôtel de ville où ils ont été reçus par le bourgmestre, M. Buls, et par quelques députés. Puis la manifestation s’est dispersée. Elle a été ensevelie dès le lendemain dans le deuil national de la mort du prince Baudouin. C’est une trêve de quelques jours. On ne peut pas dire cependant que la question elle-même ait disparu ; elle est, au contraire, de celles qui renaissent et qui peuvent préparer des agitations nouvelles dans un pays libre comme la Belgique.


CH. DE MAZADE.