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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/711

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colonie d’outre-mer. Ils y seront transportés par un paquebot où, du capitaine au timonier et du timonier au dernier des mousses, tout l’équipage sera salutiste, et selon toute vraisemblance, le territoire où ils débarqueront appartiendra à l’Armée du salut. M. Booth se propose d’avoir un jour ses possessions lointaines, un état gouverné par ses lois, son Paraguay.

Il a déclaré plus d’une fois que sa philanthropie ne faisait point acception des personnes ni des croyances, que sa clientèle se recruterait indifféremment parmi les incrédules et ceux qui ont reçu la bonne nouvelle, qu’il n’obligerait personne à se faire salutiste. Comme on l’a remarqué, les jésuites, eux aussi, n’avaient converti personne par la force : ils apprivoisaient les sauvages, a-t-on dit, comme des animaux qu’on prend avec un appât, et c’est un grand appât que les spectacles et les dons. Mais M. Booth entend que ses colonies de toute sorte soient gouvernées exclusivement par ses officiers et conformément aux règles de la discipline salutiste. « Les communautés de secours et d’entretien mutuel que je veux fonder seront une sorte de sociétés coopératives ou de familles patriarcales, régies selon les principes qui se sont montrés si efficaces dans l’Armée du salut, seul corps religieux créé de notre temps qui repose sur le principe de la soumission volontaire à une autorité absolue. Personne n’est tenu d’y rester un jour de plus qu’il ne lui convient, mais aussi longtemps qu’on y reste, on doit observer la règle du service, et cette règle est l’obéissance passive, qui ne discute jamais, qui ne fait jamais de questions. » Il qualifie lui-même cette organisation de système rigoureusement autocratique : — « Nous avons sous nos ordres près de 10,000 officiers, et le nombre s’en accroît tous les jours. Ils se sont tous enrôlés en prenant l’engagement d’obéir sans discuter à tous les ordres émanant du quartier-général. Il suffit d’une dépêche signée de mon nom pour les envoyer aux dernières extrémités du monde, pour les transférer des cloaques de Londres à San-Francisco ou de San-Francisco en Hollande, en Suède, dans le pays des Zoulous ou dans l’Amérique du Sud. »

Jusqu’aujourd’hui, toutes les associations charitables de la Grande-Bretagne avaient adopté les formes parlementaires et constitutionnelles chères à la nation. Tout s’y décide à la pluralité des voix, on rend des comptes exacts et minutieux de l’emploi des fonds : c’est un régime de libre discussion et de publicité. M. Booth inaugure la philanthropie impérative et mystérieuse, la dictature du bien. Cette rosée d’or qui est tombée sur sa toison est un dépôt qui lui sera sacré, mais dont il est seul à répondre. On prétend que, si le commissaire ou chef de la section sociale de l’Armée du salut, M. Franz Smith, a pris sa retraite, c’est qu’il désirait que d’autres garanties fussent assurées aux souscripteurs. Le général n’a pas consenti à modifier, pour leur complaire,