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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/708

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moins pour la soulager. Il semble que jusqu’à lui personne ne s’était inquiété, tourmenté du sort des indigens et des affamés, que personne n’avait eu la pensée de leur venir en aide, qu’il a découvert le premier le gouffre noir des souffrances humaines, l’abîme d’où sortent des plaintes et des gémissemens, qu’il est, comme le disait M. Huxley, le Christophe Colomb du pays de la douleur, le Fernand Cortez de l’Angleterre ténébreuse, de celle qui a faim, qui a froid et dont les colères crient vers le ciel. « Honte à notre christianisme et à notre civilisation ! nous dit-il. Au cœur de notre capitale, il y a des colonies de païens et de sauvages, et c’est à peine si on s’en occupe. Pourquoi tout cet appareil de temples et de maisons de prières destinées à sauver les hommes de la perdition éternelle, tandis que pas une main ne leur est tendue pour les retirer de l’enfer de leur vie présente ? N’est-il pas temps qu’oubliant pour un jour leurs disputes sur l’infiniment petit ou l’infiniment obscur, les chrétiens unissent tous leurs efforts, concentrent toutes leurs forces à l’effet de sauver au moins quelques-uns de ces petits pour lesquels est mort leur divin maître ? » On croit rêver. Tout le monde pensait que, si l’Angleterre a de grandes plaies à guérir, elle est un des pays où la charité, sous toutes ses formes, a le plus multiplié ses efforts et déployé le plus de persévérance, d’audace et d’industrie.

Parmi les œuvres que M. Booth a créées déjà ou qu’il s’occupe de créer, depuis les refuges de nuit jusqu’aux bureaux de placement, des dispensaires jusqu’aux crèches, des asiles maternels jusqu’aux écoles de déguenillés et aux sociétés d’alimentation économique, il en est peu dont l’idée première lui appartienne et auxquelles d’autres n’aient travaillé avant lui. Pour n’en citer qu’un ou deux exemples, ce n’est pas lui qui s’est avisé le premier d’assister les criminels sortis de prison et de les mettre à même de gagner honnêtement leur vie. Comme l’écrivait au Times le duc de Westminster, président de la Société royale pour l’assistance des détenus libérés, cette société a aujourd’hui 63 succursales qui sont en rapport avec toutes les prisons de l’Angleterre et du pays de Galles, et à Londres seulement quinze autres sociétés ont la même destination.

M. Booth a pris à cœur de fonder des refuges pour les jeunes filles vivant dans un milieu dangereux pour leur innocence. Comme il préfère les anecdotes à la statistique, il rapporte qu’une de ces innocentes en danger se présenta un jour dans une maison de repenties. La directrice de l’établissement lui demanda si elle avait failli, elle répondit que non ; le règlement était formel, on ne pouvait l’admettre. Après beaucoup de doléances et de contestations, elle se retira et reparut bientôt après, en disant : « A cette heure, j’ai fait une faute, recevez-moi. » Or il existe à Londres de nombreuses associations occupées de