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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/706

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laborieux et sans reproche qui cherchent de l’ouvrage et n’en trouvent pas qu’aux âmes perdues, qu’il faut retirer de leur bourbier en leur sonnant de la trompette sainte aux oreilles : « L’homme qui a la tête sous l’eau, nous dit-il, n’est guère en état d’écouter un sermon ; donnez-lui du pain et il vous écoutera. » Ceci est une tout autre affaire et la véritable question est oubliée.

C’est le général qui a écrit : « Si le plan que j’expose dans ce livre n’est pas applicable au voleur, à la femme sans mœurs, à l’ivrogne, au fainéant, on peut le jeter au panier sans cérémonie. Ce ne sont pas les saints, mais les pécheurs que le Christ est venu inviter au repentir, et c’est à tous sans exception que doit être offert le nouveau message du salut temporel. » Il est en désaccord sur ce point avec la plupart des philanthropes sérieux de son pays, tels que lord Shaftesbury. Instruits par de longues et pénibles expériences, ils ont déclaré depuis longtemps qu’il y a de fatales dégradations dont on ne se relève jamais, que certains criminels endurcis ne cesseront jamais de rêver des crimes, que certains ivrognes ne renonceront jamais à boire, que le vice adulte est presque incorrigible, qu’il est inutile de jeter les choses saintes devant des chiens immondes revenus cent fois à leur vomissement, que c’est au sauvetage des nouvelles générations qu’il faut travailler surtout, en les dérobant à de funestes influences, à la contagion du mauvais exemple, en les arrachant d’un milieu corrompu où elles respirent un air qui les empoisonne.

Le général de l’Armée du salut n’en conviendra jamais. Il croit disposer de moyens tout-puissans pour guérir les maladies les plus désespérées et que rien n’est impossible à la grâce divine dispensée et appliquée selon certaines méthodes de son invention. Il considère le salutisme comme une grande maison de santé, comme un hôpital des consciences, où se font des miracles, où les boiteux apprennent à marcher, où les bouches impures s’accoutument à prier, où des âmes toutes blanches de lèpre se nettoient en un clin d’œil, où les anges de ténèbres se transforment en enfans de la lumière : — « Notre expérience, dit-il, aujourd’hui presque aussi vaste que le monde, nous a démontré que le criminel devient honnête, que l’ivrogne devient sobre, que la prostituée devient chaste. » — Dans le fond de son cœur, il veut moins de bien à John Jones qu’à un grand pécheur repenti. Le misérable dont il prend le plus à cœur la délivrance est un Lazare qui s’est roulé dans toutes les fanges, qu’une main secourable en a retiré et qui bénit publiquement son libérateur. Voilà ce qui gâte le livre de M. Booth : l’humanitaire judicieux et réfléchi y cède trop souvent la parole à un intrépide convertisseur, à un empirique regardant en pitié les docteurs en médecine assez courts d’esprit pour douter de la vertu souveraine de son remède secret.