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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/700

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généralisation, qui, parce qu’elle fait la difficulté de l’art idéaliste, en est aussi le triomphe, quand on y peut atteindre. On a rarement écrit de plus tragiques histoires d’amour que Monsieur de Camors, que Julia de Trécœur, que le Journal d’une femme, que l’Histoire d’une Parisienne. Rarement on a mieux fondu, dans l’unité d’un art supérieur, la satire du monde, la peinture de la passion, et jusque dans le désordre de la passion même, le sentiment persistant de la dignité humaine. Et rarement enfin des figures plus vivantes, plus individuelles, ont mieux représenté, en même temps qu’elles-mêmes, ces types de grandes amoureuses dont l’histoire est remplie, les La Vallière humbles et modestes, les superbes Montespan, les ardentes et passionnées Marie Stuart. Que veut-on davantage ? quelle est cette autre « vérité » dont on regrette l’absence dans les romans de Feuillet ? et n’est-ce pas reprocher aux Andromaque, aux Bérénice et aux Phèdre d’avoir quelque chose de plus achevé, de plus durable, et de plus vrai que les modèles de cour dont on croit reconnaître quelques traits dans leur physionomie ?

Le naturalisme contemporain s’est chargé de faire lui-même l’opinion sur son propre compte. Il est bruyant ; il a pris pour complices les pires instincts de ses lecteurs ; il est surtout intolérant. Les romans de Feuillet pourront donc quelque temps encore n’être pas mis à leur véritable place, et jugés au-dessous de leur valeur. Mais ils y remonteront. Ce sera quand l’idéalisme, et le romanesque même, auront reconquis leurs droits, qu’ils n’ont jamais perdus, qu’ils ont seulement négligé de faire assez valoir, mais que nous voyons, depuis déjà quelques années, qu’ils commencent à revendiquer. Monsieur de Camors, Julia de Trécœur, le Journal d’une femme et la Morte s’inscriront alors parmi les livres qu’on relit, à côté de la Princesse de Clèves ou de Manon Lescaut, et on leur rendra la justice qu’ils n’ont pas toujours reçue de leurs contemporains. Nous serions heureux d’y avoir contribué ;

…… et fantôme sans os
Par les ombres myrteux prenant notre repos,

plus heureux encore si ceux qui liront en ce temps-là Julia de Trécœur ou la Morte associaient le souvenir de notre admiration à la gloire du nom d’Octave Feuillet.


FERDINAND BRUNETIÈRE.