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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/695

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vulgaires, n’aurait pas sans doute le caractère ardent et passionné qui en fait la sombre beauté. Mais n’aurait-il pas quelque chose de plus honteux que criminel, si nous pouvions supposer qu’il s’y mêle quelque pensée de lucre, et qu’en essayant de séduire son beau-père, elle songeât à sa fortune autant qu’à sa passion ? Inversement, si Charlotte d’Erra, l’héroïne du Journal d’une femme, tenant boutique au Palais-Royal, était détournée de l’amour qu’elle nourrit dans son cœur pour M. d’Eblis, par les préoccupations de la vie quotidienne, — comme de ne savoir de quels fonds elle fera face à ses échéances, ou comme d’être obligée de faire elle-même sa cuisine, — est-ce que la nécessité de vivre ne triompherait pas en elle de son amour ; et surtout est-ce que son sacrifice, n’ayant plus le même caractère de liberté, aurait encore pour nous le même caractère de grandeur ? Débarrassés de ce que la vulgarité de la vie étroite mêle à la passion, si l’on peut ainsi dire, de néant qui la ravale, les héros des romans de Feuillet, ne vivant que de leur passion et que pour leur passion, comme ceux de Racine, deviennent ainsi l’incarnation même de ce qu’ils représentent. Julia de Trécœur est l’inceste, comme Charlotte d’Erra le sacrifice. L’action en change de nature. Elle tend d’elle-même à la rapidité, mais surtout à l’unité du drame. De telle sorte que dans le roman comme dans la tragédie, la qualité des personnages a cet effet singulier, mais certain, de modifier à la fois la qualité de la psychologie, celle du drame, et, conséquemment, celle de l’émotion.

Car, ce qu’il faut encore ajouter, c’est que, quoi que l’on soit, bon ou mauvais, vicieux ou vertueux, compatissant ou féroce, intelligent ou sot, — je ne sais pas même si je ne devrais pas dire belle ou laide, — on l’est d’autant plus que l’on est né dans un milieu social plus élevé. Les « monstres » ne manquent pas dans l’œuvre de Feuillet, — depuis Mme de Campvallon, dans Monsieur de Camors, jusqu’à Mme de Maurescamp dans l’Histoire d’une Parisienne ; — et je me trompe peut-être, mais je les trouverais moins complets, moins brillans, et moins « beaux, » s’ils se développaient moins harmonieusement dans le crime. C’est qu’en tout temps et par tout pays, les aristocraties sont la création de leur volonté, si je puis ainsi dire, et qu’habituées par l’hérédité comme par l’éducation à mettre leur honneur dans l’orgueil de cette volonté, la dernière chose qu’elles perdent, c’est le sentiment ou l’illusion de leur liberté. On peut, je crois, reprocher à Feuillet de ne nous l’avoir pas toujours suffisamment expliqué. Pas plus qu’à décrire, il n’aimait à disserter, et personne n’est plus clair que lui, mais