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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/686

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La faute en est encore aux jeunes filles elles-mêmes, qu’une éducation, non moins timide à de certains égards que corruptrice en un autre sens, n’a pas habituées à stipuler pour elles-mêmes, comme le prétend faire Sibylle de Férias, et comme l’essaie, sans y réussir, dans le roman de la Morte, Aliette de Courteheuse. Hélas ! elles sentent bien qu’entre deux âmes « que l’étendue des cieux sépare, » il n’y aura jamais rien de vraiment commun, et que la vie, bien loin de combler l’intervalle, au contraire ne pourra que l’élargir encore. Mais l’amour est le plus fort ! Elles cèdent ; elles mettent leur main dans celle de ce séduisant Camors ou de cet aimable Bernard de Vaudricourt ; et c’en est fait, leur malheur est accompli. Car, quand ils ne leur demandent pas, comme le premier, de servir de protection ou, si je puis ainsi dire, de paratonnerre à leurs amours coupables, ils n’en exigent, comme le second, que « bienséance, confortable de la vie, respectabilité, descendance légitime, bonne cuisine bourgeoise ; » et comme dit ailleurs un troisième, plaisamment, mais brutalement, une femme les gênerait beaucoup « qui les emmènerait au clair de la lune, dans les bois, pour leur parler de l’immortalité de l’âme. » Passe encore pour une maîtresse !

C’est aussi bien la théorie que professe un autre personnage, — homme d’esprit d’ailleurs, et de beaucoup d’esprit, — M. de Talyas, dans le roman des Amours de Philippe :

« Nous dépravons nous-mêmes nos femmes, disait-il, en excitant trop vivement leurs passions. Nous ne les respectons pas assez… Voyez les Romains… mon Dieu ! les Romains n’étaient pas des anges plus que nous ; mais quand ils avaient des fantaisies d’amour poétiques et dramatiques, ils n’y mêlaient pas leurs femmes, il y avait de belles esclaves grecques élevées pour cela ; quant à leurs femmes, ils les traitaient comme des saintes, et il en résultait qu’elles étaient en effet des saintes. »

Pour se conformer à ses théories, M. de Talyas avait toujours observé dans son intimité avec sa femme la gravité d’une étiquette espagnole, gardant ses principaux transports pour les esclaves grecques ; mais la marquise s’en doutait, et elle ne le trouvait pas bon.

Qu’arrive-t-il cependant de ces paradoxes égoïstes ? Tantôt que les femmes se résignent, comme la comtesse de Vergnes, dans l’Histoire de Sibylle, en essayant de se tromper elles-mêmes, à moins que, comme Mme de Vaudricourt, elles ne meurent de leur résignation. « Rien ne m’est plus, rien ne m’est rien. » Quiconque de nous a manqué le but qu’il avait assigné à sa vie, qu’importe