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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/674

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dissertations ; mais des faits, des sentimens ; et les personnages presque uniquement caractérisés par leurs discours ou par leurs actions. Notons et retenons ce point. Si le dialogue est une partie considérable de l’art du romancier, et si peut-être il n’y a rien de plus rare que le talent de le faire servir à la peinture des caractères, aucun romancier contemporain, — je dis aucun, ni George Sand, ni Balzac, — ne l’a possédé chez nous au même degré que Feuillet ; et la Petite Comtesse ou le Roman d’un jeune homme pauvre en sont déjà la preuve. Ces premiers romans témoignaient encore d’un art de traiter, ou, comme on disait jadis, de manier les passions, presque plus rare que celui de les faire parler. S’il n’y avait de l’inexpliqué dans la Petite Comtesse, et trop de sentimentalisme ou de convention dans le Roman d’un jeune homme pauvre, mais surtout si la pauvreté passagère et trop dorée du héros ne mentait, en quelque sorte, au titre de ce roman célèbre, — « le plus grand succès de larmes » du XIXe siècle, — Feuillet, dès ce temps-là, n’eût eu qu’à se recommencer. Mais aussi bien ou mieux que personne, il savait ou il sentait ce qui lui manquait encore. Il savait aussi ce qu’il lui fallait faire pour l’acquérir ; et dans l’intervalle des six ans qui séparent le Roman d’un jeune homme pauvre et la Petite Comtesse de l’Histoire de Sibylle, c’est à quoi, sans se laisser ni décourager par la critique, ni étourdir par le succès, il allait travailler.

Il avait l’imagination naturellement romanesque et le tour d’esprit volontiers optimiste. Ce sont deux choses qui vont assez habituellement ensemble : ce sont deux mots aussi qui demandent qu’on les explique un peu ; — et surtout le premier. Puisque nous ne voyons pas, en effet, que l’on reproche à une comédie d’être trop « comique, » d’où vient que l’on blâme un roman d’être trop « romanesque, » et cela n’est-il pas presque plus contradictoire encore que plaisant ? Pourquoi nos romanciers ne se défendent-ils aujourd’hui de rien tant que d’être « romanesques ? » Pourquoi ce mot, lui tout seul, emporte-t-il je ne sais quelle idée de ridicule ? Et s’il y a sans doute plus d’une manière d’être « romanesque ; » s’il y en a même beaucoup ; si celle de George Sand dans Indiana ou dans Valentine diffère de celle de Balzac dans la Dernière incarnation de Vautrin, ou si celle de Dumas dans les Trois Mousquetaires n’est pas celle de Sandeau dans la Maison de Penarvan ; n’y en a-t-il pas une bonne ? plus d’une, peut-être ? Et, quand on a dit de Feuillet qu’il avait l’imagination romanesque, est-ce assez ? ou même qu’en a-t-on dit ? Mais, ce qu’il faut savoir, c’est en quoi le romanesque a consisté pour lui, et rien n’est plus facile, puisqu’il a lui-même pris soin de nous le dire.

Je crois bien qu’en effet il songeait moins à Scribe qu’à