Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/668

Cette page n’a pas encore été corrigée


secte. Les brahmes écoutent avec patience, tolérance, curiosité. Leur religion est chose trop fuyante et multiple pour se laisser prendre corps à corps. Impossible de la réfuter comme les missionnaires anglais prétendent réfuter les mahométans. Au lieu de périr ou de s’arrêter devant l’obstacle que lui opposent les apôtres du christianisme, si puissante est la vitalité de l’hindouisme, si grande sa faculté d’adaptation qu’il l’entoure, l’enveloppe, l’absorbe et poursuit sa croissance, plus riche d’une nouvelle idée philosophique et religieuse. C’est ainsi que les brahmes offrent d’admettre le Christ parmi les trois cent trente millions de dieux du panthéon hindou, pourvu qu’il leur soit permis de le considérer comme une des formes de Vichnou, incarné pour les Européens. C’est ainsi qu’à Calcutta, la nouvelle secte des brahmos adopte le déisme moral des libres penseurs anglais. Existence d’un Dieu personnel, éternel, distinct de la création, gouvernement paternel du monde, distinction de l’âme et du corps, peines et récompenses futures, ils s’assimilent les principes généraux de la philosophie moyenne et raisonnable qui est courante en Angleterre. De même, autrefois, l’hindouisme, après avoir non pas rejeté, mais lentement éliminé les élémens dogmatiques du bouddhisme, s’est nourri de son suc. Douceur, charité universelle, étendue jusqu’aux animaux, ascétisme, par tous ces traits, l’âme de Çakya-Mouni habite encore la Péninsule.

Ainsi vit et grandit la religion de l’Inde, la plus plastique de toutes, la plus capable de se prêter aux circonstances, si complexe, faite d’élémens si disparates et si changeans, si incertaine dans sa forme et sa direction, qu’elle ne semble pas une religion, et que pourtant on peut appeler une religion comme on appelle Inde cet ensemble géographique fait de contrées et de climats si divers, comme on appelle Hindou ce groupe humain où se mêlent des races de toutes couleurs et de toutes cultures, et qui cependant a son unité. — D’abord claire à sa source panthéiste, puis obscurcie par les idées religieuses des peuples conquis et des peuples conquérans, étalée sur trente siècles, dont chacun a modifié sa forme et ajouté à son contenu ; aujourd’hui elle se disperse en un réseau immense de croyances, de pratiques, de morales, de philosophies, de sectes, où l’œil ne reconnaît plus aucun dessin. — Tel le Gange, vaste et trouble, gonflé de l’afflux incessant des rivières tributaires, chargé de mille débris végétaux qu’il roule à travers des jungles, à travers des villes antiques, à travers des villes anglaises, déborde en nappes indécises, couvre de larges espaces de son eau laiteuse, s’alentit, jette sa bourbe et son limon féconds, prolonge ainsi son cours et son incertain delta, se divise, se ramifie, se perd en mille bouches obscures et tortueuses.