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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/662

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maintient la paix autour de Bénarès ; c’est son bâton qui, lui aussi, est un dieu, représenté par une pierre couverte d’un masque ; c’est le génie de la planète Saturne, dont la tête d’argent émerge d’un tablier ; c’est Anupurna, la bonne déesse, qui nourrit tous ses fidèles ; c’est partout le fils de Siva, l’étonnant Ganesh, assis, les jambes croisées, son gros ventre ceint du fil des brahmes, sa trompe rouge d’éléphant traînant à terre en replis volumineux ; c’est, aux pieds du dieu énorme et ventripotent, la souris minuscule, bridée et sellée, qui lui sert de coursier. A travers des barreaux, j’ai la vision rapide d’un brahme accroupi devant l’idole, dont il est le gardien, l’œil fixe, ses membres maigres sans mouvement. Dans des coins sombres sont des puits sacrés où la foule accumulée jette des fleurs : le puits du destin, celui de la science, celui de Manni Karnika. A présent, il faut lutter pour fendre la cohue. Les ruelles se resserrent entre les échoppes où s’entassent les chapelets, les statuettes et les gros monceaux jaunes de jasmin. L’air est épais de la senteur qui monte de toute cette humanité, de toutes ces fleurs, de tous ces puits d’eau croupissante, et l’on avance dans une rumeur de prières, ahuri, coudoyé, serré, porté par la foule, poussé par cent mendians qui crient ; et toujours défilent les chapelles, les idoles, les porches gardés par des fakirs immobiles. Enfin, une odeur plus écœurante de boue fétide, de bouse de vache, de fleurs décomposées, annonce le grand temple de Siva. Voici son dôme doré, voici ses tours, non pas isolées au milieu d’une place, mais serrés contre des maisons, pressées contre des échoppes, dressées au cœur des ruelles. Là est le centre de la fourmilière hindoue, et, comme dans une fourmilière, c’est une agitation fiévreuse et désordonnée. Nul mouvement d’ensemble dans cette Cohue ; on se croise, on se pousse au hasard. Des vieilles femmes de race brahmanique, à figures blanches, voilées de blanc, édentées, vacillantes, marmottantes, passent comme des somnambules, avec des gestes d’hystériques, lancent des fleurs à terre, aspergent le sol de l’eau du Gange. Devant la foule, béatement, au soleil, des prêtres, assis à l’entrée du temple, somnolent. Des hommes tournent très vite autour de deux arbres, d’autres appellent Siva en frappant les cloches rangées devant ses sanctuaires ; surtout, on fait ruisseler l’eau sur les lingams, on les couronne de fleurs. Il y a des files de brahmes tremblans, très vieux, au poil gris, mal rasés, qui, serrés les uns contre les autres, avancent péniblement ; des mendians à peau blanche, d’un blanc terne, chevelure toute blanche, collier de barbe grise. Beaucoup de figures tout à fait européennes entrevues pendant un instant, disparues tout de suite dans la foule. Très rapidement, on reconnaît des frères aryens, des hommes de notre race, mais abrutis ou