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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/655

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Au fond, en ce moment même, elles ne sont pas, ces formes, elles ne font que paraître. Brahma, se regardant dans le miroir du temps et de l’illusion, s’aperçoit comme multiple et muable, mais, en réalité, il n’y a rien que cela qui est.

Ceci n’est pas un jeu d’esprit, une thèse d’école, une philosophie de curieux qui contemplent des idées, mais une croyance pratique, active, profonde, élaborée par la méditation solitaire et concentrée. Replié sur lui-même, enfoncé dans son rêve, le brahme ne distingue plus le monde réel de son rêve et le voit ondoyer comme une vapeur. Dès lors, le lien qui l’attachait au monde n’a plus de prise sur lui. Comment aimer ce qu’on reconnaît pour irréel, comment faire effort pour saisir ce qui va nous glisser dans la main ?

« O saint ! à quoi sert d’être heureux dans ce corps ignoble et fragile, amas de sang, d’os, de peau, de nerfs, de moelle, de chair, de mucus, de semence, de larmes, d’ordure ? A quoi sert d’être heureux dans ce corps qu’assaillent la convoitise, la haine, l’envie, l’illusion, la crainte, l’angoisse, la jalousie, la séparation d’avec ce que nous aimons, la faim, la soif, la vieillesse, la mort, la maladie, la souffrance ? Et nous voyons que tout est périssable, les mouches, les mites et les autres insectes, les herbes et les arbres qui croissent et se décomposent. Regarde en arrière vers ceux qui ne sont plus, regarde en avant vers ceux qui ne sont pas encore. Les hommes mûrissent comme les blés, tombent, et, comme les blés, ils jaillissent de nouveau. Il y a eu des hommes puissans, de grands manieurs d’arcs, des chefs de peuple, Sudyama, Asvapati, Sasabindu, et des rois qui, sous les yeux de leur lamille, ont quitté leur grande félicité et sont sortis de ce monde, — et que deviennent-ils ? Les grands océans se dessèchent, les montagnes s’écroulent, l’étoile du pôle remue, les astres tomberont, la terre sera submergée, et les dieux aussi passeront. Dans un monde semblable, à quoi bon vouloir être heureux ? ô baisse-toi vers moi ! Dans ce monde je languis comme une grenouille dans un puits desséché ! »

Ainsi se lamentait le roi Krihadhrata, qui, coupant dans son cœur la racine du désir, s’était réfugié dans la forêt. Depuis mille ans il était là, les bras lovés, regardant le soleil, immobile comme tous ses frères, les gymnosophistes qui siégeaient solitaires dans les jungles de l’Inde. Car l’immobilité, voilà la conclusion pratique de toute la philosophie hindoue. L’illusion reconnue comme telle, quoi de plus naturel que de vouloir s’arracher à l’illusion ? Et comment y réussir, sinon en abolissant en nous tout ce qui fait partie de ce monde illusoire et fugitif, désir, volonté, sensation ? La spéculation a fait le vide dans l’homme ; il ne lui reste plus un motif d’action, il a reconnu que rien ne valait