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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/639

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maison d’un civilian comprend cinquante domestiques : il y a des tailleurs, des vidangeurs, des boulangers, sans compter un peuple de marchands, de journaliers, d’aides de toutes espèces qui affluent chez lui le matin. De même, à Rome, le patricien avait son armée de domestiques, de cliens et d’affranchis. Le blanc est ici le maître, le noble, et beaucoup le croient sorcier. Au fond, notez bien qu’on le méprise comme impur, comme souillé journellement par l’usage des viandes et des liqueurs. A côté de ce peuple grave, immobile et fin, il paraît grossier par ses éclats de rire bruyans, par ses jeux athlétiques, par ses besoins, par ses grands mouvemens, par son activité toujours déployée. Sa femme, en sortant sans voile, outrage toute pudeur. Dans l’échelle des êtres, il vient bien au-dessous du Coudra et il faudrait avoir commis de bien odieux péchés pour renaître sous la forme d’un Européen. Pourtant la terreur et le respect courbent l’indigène devant lui. Car il semble tout-puissant par sa force musculaire, par sa richesse, par ses armes, par ses instrumens mystérieux. Que penser de ces fils de fer tendus par la campagne, de ce voile noir dont il se couvre en braquant une boîte étrange vers les monumens ? Ce matin, pour rien au monde, mes bateliers n’eussent touché une pièce de mon appareil photographique. Mon boy reçoit mes ordres, ployé en deux, les bras croisés comme un esclave. Tous les cipayes présentent les armes au voyageur européen. On répond avec condescendance et demi-dédain, en remuant la tête, et l’on se renfonce dans la calèche qui, moyennant trente sous pour la première heure et douze sous pour les heures suivantes, vous emporte au galop, de merveilles en merveilles et de palais en palais.

Il faut faire son métier de touriste et suivre docilement son guide. Le mien, qui a les traditions, me mène au bord du Gange, que nous traversons dans une barque. Nous voici chez le maharajah. Trois larges cours de marbre conduisent à la salle de gala, meublée avec un luxe trop voyant, demi-hindou et demi-européen.

Rien à remarquer qu’une galerie de portraits : les ancêtres de sa hautesse, tous de la race des guerriers, des Kshattryas, les vrais conquérans aryens de l’Inde, très raides, très pompeux dans leurs grandes robes blanches, la main posée sur le cœur, serrant des fleurs ou bien armée d’étranges ciseaux qui servent pour la chasse au tigre. L’un, redressé, cambré, dans une attitude de souverain d’opéra-comique, le bras allongé, un doigt appuyé sur une grande canne, avec un geste qui rappelle le Louis XIV de Rigaud, la barbe ouverte en fleur, des deux côtés de la figure, se campe avec une bravoure fanfaronne et un air de coquetterie suprême. A côté, sur le même mur, le prince de Galles, gommeux