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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/637

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Qu’on ne s’étonne pas, d’ailleurs, du long silence de soixante années qui a précédé cette résurrection poétique. Le sentiment des peuples hésite longtemps devant la mémoire des héros. Des races plus spontanées que les nôtres, plus vives et plus idéalistes, ont mis des siècles à instituer leurs légendes nationales. Il a fallu cent cinquante ans pour que l’imagination du peuple suisse, se recueillant sur elle-même, dégageât de la réalité historique la légende de Guillaume Tell. Le même laps de temps s’est écoulé depuis l’époque où Wallace défendait sa chère Ecosse contre le roi Edouard, jusqu’à ce que le vieux ménestrel Harry l’Aveugle célébrât pour la première fois les exploits romanesques du héros des Highlands. Il serait donc surprenant que, dans nos civilisations vieillies, à notre époque d’exégèse et de positivisme, les mêmes phénomènes fussent prompts à se produire.

Quoi qu’il en soit, la légende est née maintenant et insensiblement elle va se développer. Elle n’imposera pas à la biographie de son héroïne de trop étranges déformations, parce que les habitudes critiques de l’esprit moderne l’obligeront à s’assimiler un grand nombre d’élémens historiques ; mais, en dehors des faits généraux, l’imagination populaire reprendra tous ses droits.

Parmi les divers caractères qu’on se plaira ainsi à attribuer à la reine Louise, il en est un pourtant qu’on peut indiquer presque assurément, — le caractère prophétique. Les nations ont toujours voué, en effet, un culte mystérieux aux personnages qui les ont exhortées, réveillées ou consolées aux jours de crise, et dont l’inspiration leur a révélé leur mission historique en les forçant à l’accomplir. Elles ont vu un don miraculeux de divination dans ce qui n’était qu’un simple phénomène de la vie de sentiment, une forme particulière de l’enthousiasme. Ainsi fit Israël pour les grands voyans qui ne le laissèrent pas désespérer de sa destinée et qui le réconfortèrent dans les mauvais jours. Ainsi en adviendra-t-il, sans nul doute, pour celle qui, aux plus sombres heures, affirma si hautement sa loi dans l’indestructible vitalité de son peuple. La nation allemande l’embaumera dans son souvenir, comme ces Vellédas fatidiques de la vieille Germanie, sur lesquelles le pays rhénan nous a conservé de si merveilleuses histoires, et le mot de Tacite sera toujours vrai : Vetus apud Germanos mos quo plerasque feminarum fatidicas et, augescente superstitione, arbitrantur deas. — « C’est, chez les Germains, une coutume antique de regarder la plupart des femmes comme des devineresses et, la superstition augmentant, d’en faire des déesses. »


M. PALEOLOGUE.