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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/630

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cabinet privé du roi, et l’orgueilleux conseiller ne voulait plus reparaître dans une cour qui avait méconnu ses services. A Nassau, où il s’était retiré, la reine le fit supplier, conjurer en son nom d’oublier le passé et de venir assumer auprès d’elle le lourd fardeau qu’elle lui destinait. Stein se rendit à ces instances. Elle l’accueillit comme un sauveur, et, en dépit des coteries hostiles, elle le fit investir d’une autorité jusqu’à ce jour sans exemple.

Ce fut alors entre ces deux esprits si différens, opposés même à tant d’égards, une entente absolue, parce qu’une seule pensée les inspirait tous deux.

Dès le début, elle fit à leur commun accord le sacrifice des principes et des préjugés auxquels, par naissance, elle était le plus-attachée. La conviction de Stein était, en effet, qu’un grand soulèvement national pouvait seul sauver l’Allemagne et que, pour intéresser les masses populaires aux destinées de la patrie, il les fallait appeler à la liberté civile et politique dont elles avaient été jusqu’alors exclues. Ni la nouveauté, ni la hardiesse d’une telle-réforme qui n’allait à rien moins qu’à renverser les anciennes distinctions de castes et à renouveler les bases séculaires de la société germanique n’arrêtèrent un instant la reine : elle fut la première à comprendre la grande idée d’où étaient sortis ces projets révolutionnaires, et, de toutes ses forces, elle s’appliqua à les faire réussir. Tandis que Stein, sans cesse sur la brèche, tenait tête aux furieuses attaques de ses adversaires, elle le défendait auprès du roi toujours prêt à trahir son ministre et à retomber sous l’influence de ses anciens serviteurs, ou bien elle le soutenait contre lui-même aux heures de lassitude et de découragement.

En retour, elle lui demandait de s’attacher un peu à elle, de ne-pas l’abandonner à sa solitude morale et de l’aider aussi dans la-lourde tâche qu’elle s’était à elle-même assignée. Comme une pensée unique emplissait son âme, elle n’eut pas de secret pour son confident. L’extrême simplicité et l’étroitesse de l’existence qu’on menait à Memel facilitait d’ailleurs les rapports de la souveraine et du premier ministre, — nul cérémonial, nulle distraction, nul mouvement, un train des plus modestes, la cour réduite à moins de vingt personnes. Dans cette vie, la reine avait de grands loisirs, qu’elle employait à lire : Stein intervint dans ses lectures et les dirigea toutes vers l’histoire, celle de la Grèce, de Rome, celle de l’Allemagne surtout, dont jusqu’alors on ne s’occupait guère, même dans les universités.

Peu de jours se passaient sans qu’il s’entretînt avec elle du livre qu’elle avait entre les mains ; quand le surcroît de travail le retenait chez lui, il lui demandait les notes qu’elle avait prises et les lui renvoyait le lendemain avec ses impressions personnelles en