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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/629

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Elle, au contraire, ne fut que charme et séduction. Tour à tour sérieuse et enjouée, pressante et insinuante, toujours maîtresse de soi, toujours consciente de son rang, de sa race et de sa beauté, elle se révéla aux yeux de Napoléon, étonné, une créature exquise et supérieure. A la fin de la soirée, elle l’avait visiblement captivé, elle le dominait [1], elle lui arrachait en souriant de bienveillantes assurances, de vagues promesses.

Quand elle prit congé de lui, personne parmi les assistans ne doutait qu’elle n’eût cause gagnée, et elle-même passa la nuit dans les plus grandes espérances.

Le lendemain, qui s’annonçait ai radieux, fut un jour tragique. L’arrêt de mort de la Prusse était depuis trop longtemps porté dans la pensée de Napoléon, pour qu’aucune volonté, aucune influence pût en suspendre l’exécution : le 8 juillet au soir, le démembrement de la monarchie prussienne était consommé [2].

Vingt-quatre heures plus tard la reine quittait Tilsit. En recevant les adieux de Napoléon, elle lui dit ces simples mots : « Sire, vous m’avez cruellement trompée. » Sans se défendre, il lui offrit une rose qui s’épanouissait au balcon de la fenêtre. Un instant elle hésita à l’accepter, mais, se ravisant subitement : « Au moins avec Magdebourg, » murmura-t-elle. — « Je ferai observer à Votre Majesté, répondit-il durement, que c’est moi qui offre et Elle qui reçoit. » Ce furent leurs dernières paroles.


IV

La supériorité de sa nature permit à la reine Louise de se retrouver intacte au lendemain d’une telle épreuve. Il y eut là chez elle un signe évident de noblesse et d’élection.

Une pensée, à l’exclusion de toute autre, occupa dès lors son esprit, — le relèvement de la Prusse.

Un rare instinct de divination lui désigna immédiatement l’homme qui était seul capable d’entreprendre cette tâche écrasante, le baron de Stein.

C’est elle vraiment qui le ramena aux affaires. On l’avait disgracié quelques mois auparavant à la suite d’un conflit avec le

  1. Napoléon en a fait l’aveu à Saint-Hélène. (V. Mémorial, IV, 262.)
  2. C’est dans la matinée de ce jour que Napoléon écrivait à l’impératrice Joséphine : « La reine de Prusse est réellement charmante, elle est pleine de coquetterie pour moi ; mais n’en sois pas jalouse : je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m’en coûterait trop cher de faire le galant. »