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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/626

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enfin trouvé l’objet du grand amour que son cœur appelait et que les affections rencontrées ou ébauchées par elle jusqu’alors ne lui avaient point offert.

Du coup, ce qui est l’effet ordinaire de l’enthousiasme, elle devint insensible à tout ce qui pouvait atteindre sa croyance, et les événemens n’eurent plus de prise sur elle. Ainsi, on reculait chaque jour d’échec en échec, et déjà l’on prévoyait qu’un lendemain de défaite, il faudrait abandonner le territoire prussien et suivre sur le sol russe la fortune du tsar. Que lui importait, à elle ? N’était-elle pas assurée du succès définitif ? Partout où l’entraînerait sa destinée errante, à Wilna ou à Riga comme à Memel, elle retrouverait les mêmes raisons de lutter, d’espérer et d’entretenir l’espérance autour d’elle.

Aussi quand, le 13 février, après la sanglante et infructueuse bataille d’Eylau, Napoléon offrit à Frédéric-Guillaume, pour prix d’une paix séparée, la restitution immédiate de ses états jusqu’à l’Elbe, elle n’admit pas un instant qu’on pût accueillir ces propositions inespérées, et ce fut elle encore qui, contre le sentiment du roi, contre l’avis pressant de ses conseillers, par des prodiges d’énergie, fit congédier sans réponse le plénipotentiaire français [1].

Le désastre même de Friedland (14 juin 1807) ne put l’abattre.

Mais la nouvelle de la défection des Russes, suite de cet irréparable échec, la terrassa. Quand elle apprit que le tsar, abandonnant la cause de son allié, avait signé un armistice particulier et posé les armes, elle comprit que tout était fini et elle murmura ces mots : « Dieu juste, pourquoi nous avez-vous délaissés ? Dieu pitoyable, quelles fins poursuivez-vous donc en nous ? » Pendant plusieurs jours elle resta dans les larmes.

Cependant, l’heure critique de sa vie allait sonner et l’événement qui devait le plus contribuer à laisser d’elle une image idéale dans la mémoire de son peuple était commencé.

Depuis le 24 juin, Frédéric-Guillaume était allé rejoindre le tsar à Tilsit. Auprès du brillant Alexandre, il faisait une figure déplorable.

Objet de peu d’empressement de la part de Napoléon, témoin importun du subit enthousiasme de son allié de la veille pour leur commun vainqueur, les embarrassant tous deux, autant par sa présence indiscrète à leurs entretiens que par son inhabileté physique à les suivre durant leurs longues et rapides chevauchées sur les bords du Niémen ; sans grâce dans le malheur, toujours

  1. On lit dans la correspondance de Joseph de Maistre : « Saint-Pétersbourg, mars 1807. —La Prusse vient d’être tentée de nouveau. Le général Bertrand est venu offrir au roi les plus belles conditions s’il voulait faire la paix et se détacher de la Russie, mais il a tenu bon. A présent, il est ferme comme un roc, car le courage ne l’abandonne ni jour ni nuit… »