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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/622

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comme d’un linceul de tristesse, et de gros nuages voilant le soleil couraient sur le ciel.

Malgré le mauvais état des chemins défoncés par les dernières pluies et par le passage de l’artillerie, la voiture de la reine allait d’un train rapide vers Erfurth quand tout à coup un essieu se rompit. Tandis qu’on tâchait à réparer l’accident, un bruit sourd se fit entendre, du côté d’où l’on venait, suivi aussitôt de longues et violentes détonations. La bataille d’Iéna s’engageait. Il n’y avait plus une minute à perdre. On laissa là la berline brisée, on fit monter la reine dans la calèche découverte où étaient déjà ses deux demoiselles d’honneur, et, grand trot, on continua la route.

On marcha ainsi tout le jour en côtoyant la forêt de Thuringe, pour ne s’arrêter qu’à la nuit, à Heiligenstadt au pied du Hartz. Depuis Weimar on avait parcouru plus de trente-cinq lieues. Le lendemain, dès la première heure, il fallut repartir, et l’on parvint le soir à Brunswick, capitale du duché. En même temps que la reine, un courrier y arrivait d’Auerstaedt. Parti la veille dans l’après-midi, il avait passé par des chemins de traverse pour annoncer à la cour ducale que le duc de Brunswick était mortellement blessé ; il ajoutait que le maréchal de Mollendorf avait été aussi frappé à mort, qu’un grand nombre d’officiers et des milliers d’hommes étaient tombés depuis le matin sur le champ de bataille, que le roi avait eu deux chevaux tués sous lui et que, à l’heure où on l’avait expédié du quartier-général, toute la cavalerie se massait pour tenter un suprême effort.

Sous le coup de ces désolantes nouvelles qui lui rendaient l’incertitude plus cruelle, la reine reprit immédiatement la route de Berlin. Blottie au fond de sa voiture, tremblante de froid et d’angoisse, silencieuse, elle se laissait aller aux plus sombres pressentimens quand, le quatrième jour du voyage, aux environs de Tangermünde, dans le Brandebourg, un officier envoyé au-devant d’elle lui remit une lettre écrite le 14 octobre au soir par le colonel de Kleist, aide-de-camp général du roi. Elle y lut ces seuls mots : « Le roi est vivant, la bataille est perdue. » — « Où est le roi, où est l’armée ? s’écria-t-elle aussitôt. — Le roi, répondit l’officier, je ne sais ; l’armée, elle n’existe plus. »

La panique régnait à Berlin le soir où elle y arriva, car on connaissait depuis la veille le double désastre d’Iéna et d’Auerstaedt. Et même, dans la crainte où l’on était de voir apparaître les Français aux portes de la ville, on avait emmené à Schwedt sur l’Oder les enfans royaux. Brisée de douleur et de fatigue, la malheureuse reine repartit dès le lendemain matin pour les rejoindre.

L’ennemi s’avançant à marches forcées, Schwedt déjà n’était