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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/621

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lendemain peut-être on serait coupé de la retraite sur l’Elbe. Après toute une nuit et toute une matinée perdues en hésitations, le roi se mit en marche avec le duc de Brunswick vers Auerstædt, laissant le prince de Hohenlohe à Iéna.

La reine, accompagnée de sa grande-maîtresse et de deux demoiselles d’honneur, sortit de Weimar en berline, à trois heures de l’après-midi. Deux heures plus tard, près du petit village d’Eckartsberg, un aide-de-camp, accourant à bride abattue, se jeta à la tête des chevaux de la voiture royale. Au nom du roi, il conjurait la reine de ne pas aller plus avant : la cavalerie française parcourait la vallée à deux lieues de là, et des masses ennemies se détachaient au loin.

Force lui fut de rebrousser chemin et de retourner à Weimar. Tout le long de la route, les troupes qu’elle croisait, comprenant à son retour qu’elles allaient enfin se battre, la saluaient et l’invoquaient avec le même enthousiasme que les jours précédens lorsqu’elle visitait leurs cantonnemens ; mais c’était elle maintenant qui avait le plus besoin d’être soutenue et réconfortée, car la pensée de la bataille où se précipitait cette masse humaine, la conscience de sa propre responsabilité dans la lutte où elle avait engagé son pays, le sentiment des périls qu’allait courir son époux et que seule elle ne partagerait pas, lui remplissaient l’âme de tristesse.

A Weimar, où elle ne parvint que tard dans la soirée, un souci plus grave l’attendait. On venait d’y recevoir du prince de Hohenlohe, qui avait pris position en arrière d’Iéna, les plus inquiétantes nouvelles. Or six lieues à peine séparent Iéna de Weimar, et le séjour de cette dernière ville n’offrait plus aucune sécurité. Avec une énergie et une franchise qu’autorisait son ancien dévoûment, le général Rüchel lui représenta qu’elle devait partir pour Berlin et sur l’heure, qu’en demeurant plus longtemps à Weimar elle courait le risque d’être surprise et enlevée par les Français, et que, d’ailleurs, son salut importait maintenant au sort de l’État, car s’il arrivait malheur au roi dans le combat, ce serait à elle de le remplacer.

Après une longue lutte, elle se rendit à ces vives instances. La nuit se passa à lui chercher des chevaux pour la route, tout ce qui était en état de porter harnais ayant été requis et emmené par le train de l’armée, et à lui tracer un itinéraire détourné par Göttingen et Brunswick, la voie directe par Halle et Wittenberg étant déjà coupée.

Le 14 octobre, à cinq heures du matin, elle monta dans sa berline. Un escadron de cuirassiers avait mission de l’escorter jusqu’à ce qu’elle fût hors de la zone des opérations, à l’abri des atteintes de la cavalerie française qui poussait dans tous les sens des pointes hardies.

L’aube de cette journée d’automne était glaciale et blafarde. Un brouillard épais flottait sur la campagne, enveloppant toutes choses