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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/608

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couronnemens impériaux, car la coalition y avait rassemblé une foule de princes allemands, et la présence momentanée du roi de Prusse était l’occasion de fêtes brillantes. Un soir, au théâtre, on avait vu apparaître, dans la loge de la princesse douairière de Hesse-Darmstadt, une vision exquise de grâce féminine et de fraîcheur juvénile. Frédéric-Guillaume II, toujours amoureux ou prêt à l’être, malgré l’âge, n’avait eu de regards que pour elle, et, devant que la comédie fût terminée, avait prié qu’on la lui présentât. Elle s’était alors avancée avec une aisance si parfaite et un si charmant sourire qu’il avait été ravi et lui avait adressé mille complimens. Le prince royal, qui, derrière son père, assistait à la scène, était demeuré silencieux, à son habitude ; mais son émotion avait été si profonde que, sur l’instant même, il s’était juré de n’avoir jamais d’autre femme que celle-là.

On sait ce que valent, pour l’ordinaire, de pareils sermens et ce qu’il en faut rabattre quand le trouble de la surprise s’est dissipé. Mais le charme qui s’exhalait de la princesse Louise était d’une essence rare ; Goethe, qui la vit à cette époque, rapporte qu’elle était semblable à « une apparition divine, » et il assurait, vingt ans plus tard, que rien n’avait pu effacer l’impression qu’il avait alors ressentie devant elle. Et puis, le prince royal de Prusse était parfaitement capable d’engager ainsi toute sa vie sur un premier émoi. C’était une âme très simple, sensible et loyale. Loin de le dépraver, l’étrange éducation qu’il avait reçue au milieu des maîtresses de son père et dans le continuel scandale de la cour de Potsdam l’avait replié sur lui-même et lui avait inspiré de bonne heure, avec le goût de la solitude, l’horreur des plaisirs et de la vie extérieure. Ces sortes de natures, tout en dedans, se livrent peu et s’éprennent rarement ; mais lorsque leur sympathie s’éveille, elles aiment avec plus de force que les autres et se donnent sans réserve.

Le cœur de la jeune princesse parla-t-il de même en cette circonstance et se porta-t-il d’un pareil élan vers le royal fiancé qui s’offrait si ingénument à elle ? — Il est permis d’en douter. Si la nature avait donné au prince Frédéric-Guillaume les qualités sérieuses de l’âme et du sentiment, elle lui avait refusé le don qui les rend seul efficaces, la grâce : ni élégance dans la personne, ni agrément dans l’esprit ; une pâle figure trop longue, des yeux sans éclat, où nulle pensée ne se reflétait, où jamais un sourire ne passait ; des manières et une démarche toujours embarrassées, une parole hésitante ; une timidité insurmontable avec les hommes, même avec ceux de son âge ; une gaucherie ridicule avec les femmes.

Mais, à défaut du cœur, la raison parlait si haut que c’eût été