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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/554

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La fierté de Belle-Isle ne fléchit pas sous la réprimande : « — Je vais, monseigneur, lui répondit-il, après vous avoir remercié, comme je le dois, répondre à ce qu’ont dit mes ennemis et que je n’ai point ignoré : j’en sais peut-être plus que vous ne m’en dites. Mais c’est précisément parce que j’ai su tout cela que j’ai écrit comme je l’ai lait, et je parlerai de même au roi quand j’aurai l’honneur de lui rendre compte en personne de cette Campagne, parce que je ne sais point déguiser la vérité. Je sens bien tout le mal qu’il y a d’attaquer un retranchement et de n’y point réussir, et après tout ce n’est que cela qui est arrivé le 15 juillet… tout se réduit à cette perte de quinze cents hommes, et j’ajoute que nous sommes heureux d’avoir évité par cette perte modérée celle de toute l’armée qui était perdue et détruite si on l’eût enfournée au-delà de Finale. Cette vérité est si claire et si démontrée que je ne cesserai de le dire… Au surplus, je mets tous ces messieurs, les ministres et les courtisans au pire… J’ai fait mon devoir, j’ai rendu un grand service en sauvant l’armée, et elle est en bon état… J’ai conquis le comté de Nice, délivré Gênes avec une armée inférieure en nombre de bataillons, et tout au plus égale en combattans, et cela avec la contradiction que vous savez, et après cela, si on n’est pas content et qu’on veuille bien me laisser libre, je bénirai Dieu, car je suis allé malgré moi en Provence. Je n’aspire qu’après le repos, et quand je n’aurai rien à me reprocher, je serai très content. Voilà, monseigneur, ce que je pense, et quand je n’aurai pas tort, je ne garderai pas le silence sur ce que je sais avec mon maître et ses ministres. Mais comme il est bon d’être instruit, je vous remercie encore une fois, parce que cela me fortifiera dans la résolution où j’étais de fondre la cloche avec le roi, et de lui faire connaître la vérité. Ce n’est pas la première fois que j’en suis réduit à cette triste extrémité. Dieu veuille que ce soit la dernière, soit par la paix, soit par mon congé, car la vie que je mène ici est absolument insoutenable. Je vous embrasse, monseigneur, de tout mon cœur [1]. »


Duc DE BROGLIE.

  1. Belle-Isle à Vauréal, 6 octobre 1747. (Ministère des affaires étrangères. — Fonds de France. — Dauphiné.)