Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/542

Cette page n’a pas encore été corrigée


par les Piémontais au-dessus de leur tête ? Qui aurait le courage de courir ainsi à l’abîme, les yeux tout ouverts ? Serait-ce donc enfreindre l’ordre royal que de ne pas l’exécuter dans un sens manifestement contraire à la pensée qui l’avait inspiré ? N’était-ce pas là un de ces cas suprêmes où le chef d’une armée, tenant entre ses mains l’honneur de sa patrie et la vie de milliers d’hommes, ne doit plus prendre conseil que de sa conscience, et où l’obéissance aveugle n’est plus que faiblesse et presque trahison ?

Seul et maître de ses résolutions, Belle-Isle, je crois, n’eût pas hésité ; mais La Mina avait dû recevoir, en même temps que lui, une communication pareille à la sienne, et, en aucun cas, il n’eût été possible de s’écarter de la ligne commune qui leur était tracée, sans le prévenir et le consulter. Belle-Isle, de plus, avait su assez bien lire entre les lignes de la lettre royale, pour comprendre que l’intérêt de Gênes n’était que le prétexte de la décision qui le désolait. Le motif, Noailles le lui avait dit à l’oreille, c’était le parti-pris de ne se séparer à aucun prix de l’Espagne, pas plus sur le terrain militaire que politique, pour ne pas risquer de compromettre l’alliance précaire des deux couronnes. Par là même, La Mina était élevé à l’état d’arbitre souverain des opérations des deux armées. C’était donc lui qu’il fallait fléchir, car lui seul pouvait donner dispense d’obéir aux instructions concertées entre les deux cours. Après avoir obtenu de lui, non sans peine, pour le chevalier, la permission de partir, il fallait le conjurer de nouveau de no pas ordonner son rappel. Aussi, en envoyant à son frère une lettre « qui, lui disait-il, ne vous surprendra et ne vous affligera guère moins que moi, » le maréchal lui ordonnait de s’abstenir de tout mouvement jusqu’à la réception d’instructions nouvelles, et il se résigna, en frémissant, à aller chercher dans le camp espagnol l’autorisation de ne pas arracher à des soldats français une victoire qu’ils croyaient tenir, pour les condamner ensuite, soit à une ruine certaine, soit à une impuissance absolue.

La Mina le laissa dire, et resta assez perplexe ; à son tour, le sentiment de la responsabilité qu’il avait à prendre l’effrayait. Mis en demeure d’appliquer le système stratégique qu’il avait préféré, mais dans des conditions très différentes de celles qu’il avait prévues, et telles que Belle-Isle ne se faisait pas faute de les lui dépeindre sous les plus sombres couleurs, il reculait devant des conséquences qui pourraient lui être gravement reprochées. Mais, d’autre part, l’amour-propre, et peut-être un secret sentiment de jalousie le retenaient. Céder, se ranger à l’avis de Belle-Isle, c’était donner tous les avantages aux deux généraux français ; aujourd’hui à l’un pour avoir bien jugé la situation, demain à l’autre pour en tirer