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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/538

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Et en même temps le comte d’Argenson recevait, non de Voltaire lui-même, mais de Mme du Châtelet, une épître que le poète avait composée sur la demande de la duchesse du Maine. La princesse, ayant ses deux fils présens à la bataille, avait désiré que le succès auquel ils avaient pris part fût célébré. Voltaire n’avait cédé qu’à regret à ce souhait ; il se rappelait les désagrémens que lui avait valus son poème de Fontenoy, et ne se souciait pas de s’exposer aux mêmes inconvéniens. « De Fontenoy, y était-il dit,

De Fontenoy le nom plein d’harmonie
Pouvait au moins seconder le génie ;
Boileau pâlit au seul nom de Werden.
Qu’aurait-il dit, si, non loin d’Herderen,
Il eût fallu suivre entre les deux Nèthes
Bathiany, si savant en retraite ?
Le nom du roi charme toujours l’oreille,
Mais que Lawfeldt est dur à prononcer !
Et puis faut-il encore, à tout propos,
Donner en vers la liste des héros ?
Sachez qu’en vain l’amour de la patrie
Dicte vos vers, au vrai seul consacrés,
On flatte peu ceux qu’on a célébrés ;
On déplaît fort à tous ceux qu’on oublie. »

La destinée amène souvent des coïncidences étranges et vraiment cruelles. Par les mêmes courriers qui apportaient ces félicitations empressées arrivait, de l’autre côté des Alpes, une nouvelle funeste qui allait changer en deuil toute la joie de la victoire et achever de compromettre les résultats déjà très insuffisans qu’elle avait produits.


II

C’est qu’en effet, à cette date du 20 juillet, tout était bien changé au-delà des Alpes. L’incroyable faiblesse de la décision de Louis XV avait porté ses fruits, un peu différens peut-être de ceux qu’on avait pu prévoir, mais presque aussi douloureux. Si l’armée royale ne périssait pas tout entière, comme un ministre du roi en avait exprimé la crainte, elle subissait au moins un véritable désastre, rendu plus éclatant encore par la mort héroïque d’un de ses meilleurs généraux.

Avec la lenteur des communications d’alors, plusieurs semaines étaient nécessaires pour échanger d’Italie en Flandre une demande et une réponse. L’impatience de Belle-Isle n’avait pu supporter un