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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/520

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caserne, il y a quatre sabres et deux fusils. L’ambassadeur chinois a donné des ordres à notre sujet.

Un jour d’arrêt à Tchang-Ka. Nous nous réconfortons en mangeant des œufs et quelques choux chinois. La bonne omelette !

De nouveau en marche ; nous traversons un pays infesté par les brigands ; des villageois tirent des coups de fusil en l’air pour les mettre en fuite. A mon avis, les villageois eux-mêmes sont les brigands. Nous demandons qu’on les laisse venir. Nous avons des balles à leur disposition ; mais il paraît que ces bandits ne veulent pas se mesurer à nous. Ils sont lâches et nous trouvent trop bien armés ; il y a quelques années, ils se sont mis une vingtaine pour assassiner le père Brieux, qui voyageait seul. On vole pourtant six chevaux à des Thibétains qui ont porté nos bagages, et qui s’en retournent. Le chef de la localité se rend sur les lieux pour faire enquête. Je n’ai pas su le résultat.

Enfin, le 5 juin, nous apercevons le Kincha-Kiang (Yang-tsé), beau fleuve roulant avec tumulte ses eaux boueuses dans une vallée profonde. Il peut avoir de 100 à 300 mètres de large. Nous le traversons sur de grandes barques de bois chinoises, maintenues contre le courant par un long gouvernail à l’arrière.

Ayant escaladé une colline, nous descendons dans la belle plaine de Batang, un des plus jolis coins que j’aie vus au Thibet. Nous sommes à moins de 1,000 mètres d’altitude. Batang élève ses petites maisons de forme cubique en pierre et terre battue au bord d’un torrent. Au soleil, elles prennent une teinte rose. Le torrent reçoit de tous côtés de petits affluens qui viennent se précipiter dans son lit en nombreuses cascatelles. De grands peupliers et des noyers croissent sur ses bords. On éprouve un sentiment de fraîcheur et de gaîté que nous n’avons pas eu ailleurs. Autour de la ville, la vallée est richement cultivée, puisqu’elle donne deux récoltes par an. Un peu plus loin, une grande lamaserie aux murs blanchis à la chaux, aux toits rouges, renferme un temple dont le faîte est doré. Le tout est entouré d’un grand mur rectangulaire.

A Batang, on nous reçoit fort bien. L’ambassadeur chinois venu, il y a quelques mois, de Pékin à Lhaça a donné des ordres nous concernant au liantay (receveur) de Batang. Celui-ci nous dit qu’on nous a envoyé des passeports de Pékin.

N’ayant rien reçu, nous ne pouvons rien montrer. Le mandarin est étonné, mais il se rend à la raison et n’insiste pas.

On a d’ailleurs hâte de nous voir partir. Il y a trois ans, en effet, les lamas de Batang, sur l’ordre du gouvernement de Lhaça, poussé par celui de Pékin, ont réuni plusieurs centaines de leurs hommes pour chasser trois missionnaires. Ils ont brûlé leur maison, démoli leur chapelle, et déjà deux fois le soc de la charrue a passé sur le