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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/519

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fèves, sans levain, délayée dans de l’eau et cuite sur des pierres chaudes. On baptise ces sortes de galettes du nom de pain, bien qu’elles ne ressemblent à rien moins qu’à du pain. Mais nous sommes si heureux d’être au milieu des hommes, de voir des paysages rians, de pouvoir nous promener dans des forêts, de ne plus avoir enfin la préoccupation constante de la route et la souffrance du froid, que nous ne faisons plus guère attention à la nourriture.

La chasse nous fournit de nombreuses distractions le long de la route ; les petits oiseaux offrent des espèces très variées. Il y a aussi de nombreux et superbes faisans. Le plus beau est assurément le crossoptilon, appelé par les Thibétains chiakas, oiseau blanc. Il est de la taille d’un petit dindon ; son plumage est tout blanc et très fin ; sa belle queue noire est formée de plumes recourbées, à la manière de celles de l’autruche ; sur la tête, il a une calotte rouge, ressemblant à du velours ; ses pattes de corail sont fortes. Aussi, est-ce un rude coureur ; et on ne peut le tuer qu’en le surprenant et en venant au-dessus de lui. Les ithagines, avec leurs plumes vertes et leur queue rouge qu’on pourrait croire teintes, ressemblent à des perroquets. A côté des oiseaux, les gros animaux sont nombreux : les grands cerfs, dont les bois sont placés sur les portes des lamaseries ; les chevrotains à musc, qui font, sur la frontière de Chine, l’objet d’un commerce important ; les macaques et les ours énormes que les Thibétains nomment ours-cheval, à cause de leur taille.

Le long d’une vallée, nous en voyons beaucoup en train de déterrer des racines sur le haut des collines. Rachmed en abat un superbe. Malheureusement, nous devons nous en tenir là : nos Thibétains ont justement fait mine de retourner. Il faut les suivre en les menaçant du revolver, et l’on ne peut quitter la route.

A mesure que la saison avance, les fleurs sont plus nombreuses, les collines deviennent un vrai parterre, et nous sommes heureux d’y retrouver nombre de plantes cultivées dans nos jardins : les lilas, les jasmins, les pivoines, les tulipes, les anémones, les cypripedium, etc., y abondent. On est en mai, et nous approchons de Batang.

Six jours avant cette ville, nous rejoignons la route impériale de Pékin à Lhaça, à Tchang-Ka (Kiang-Ka), c’est la route du père Hue. Nous sortons de l’inconnu. Voilà plus de huit mois que nous faisons des routes nouvelles.

A Tchang-Ka, il y a une garnison chinoise d’une centaine de soldats, presque tous fumeurs d’opium. Ils se mettent sous les armes pour nous recevoir. Quand je dis sous les armes, j’entends qu’ils prennent le chapeau constituant leur seul uniforme. Dans la