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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/515

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Des menaces, il faut en venir aux coups. Un beau matin, les Thibétains n’ayant pas tenu leur promesse de déplacer leur camp et le nôtre, nous tirons sur leurs animaux, puis nous leur faisons dire que si, dans un délai donné, nous ne décampons pas, c’est sur eux que nous tirerons. Cet argument ad hominem leur va droit au cœur. On envoie un mandarin à Lhaça avec ordre de marcher jour et nuit, et, quatre jours après, nous recevons des présens du talaï-lama, des costumes de Lhaça, des armes, des provisions, dix-huit chevaux, des moutons, et, ce qui nous fait plaisir avant tout, une feuille de route pour traverser le Thibet par un chemin nouveau, avec l’appui du talaï-lama.

Nous avons assez perdu de temps et sommes en hâte de partir. Nous commençons par renvoyer nos hommes ; ils s’en retournent, avec le chamelier à qui nous avons loué nos animaux, au Lob-Nor, par le Tsaï-Dam. La séparation est pénible ; rien n’attache plus que la souffrance en commun. Les hommes, pendant la route, n’ont eu aucune joie ; ils ont enduré des privations de tout genre, mais ils nous ont vus dormir sous une tente comme eux, marcher comme eux, partager les mêmes alimens qu’eux dans le même plat, et quand il faut nous quitter, ils sanglotent comme des enfans et nous supplient de les garder avec nous, même sans salaire. Il ne peut malheureusement en être question : à la frontière de Chine, il serait trop difficile de les rapatrier ; seuls Rachmed, notre interprète Abdullah et Achoun, le domestique chinois de M. Dédékens, restent avec nous. Nous avons, en outre, un lama du Setchuan thibétain qui parle chinois. Les autorités thibétaines nous l’ont adjoint pour nous procurer ce dont nous pourrons avoir besoin et pour faire respecter les ordres du talaï-lama. C’est un brave homme, causant peu, se débrouillant bien, sachant son affaire ; il nous sera très utile.

Le 4 avril, après avoir, avec leur permission, pris les portraits des chefs de Lhaça, nous prenons congé d’eux. On se sépare en très bons termes. « Nous sommes des frères, » disent-ils. Un petit tonneau d’ara (eau-de-vie de grain) vidé ensemble ne contribue pas peu à l’émotion du départ. Tout le monde parle ensemble. On boit à la paix de Lhaça, à la longue vie du talaï-lama, à la délivrance des Chinois et à l’éloignement des Anglais. Le vieux ministre invoque son grand âge pour nous donner des conseils paternels. « Vous allez traverser des populations sauvages, elles ne savent pas le respect qui vous est dû. Il ne faudra pas vous fâcher, mais rester bien patiens, et ainsi vous irez en paix. » Encore quelques poignées de main, et nous partons.