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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/510

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grande route, formée de sentiers les uns à côté des autres. Des cavaliers, la tête ornée d’une peau de renard, portant sur leur dos leurs fusils à longues fourches de fer, caracolent autour de nous. Quelques coups de revolver en l’air suffisent à les disperser quand ils sont gênans.

Le 15 février, nous montons assez péniblement une petite passe, du sommet de laquelle nous voyons le Tengri-Nor. Certes, jamais Livingstone ne ressentit autant de joie en découvrant les flots de l’Albert ou du Victoria-Nyanza que nous en apercevant la surface blanche et étincelante du lac céleste. Le Tengri-Nor est, en effet, marqué sur les cartes. Nous sommes près de Lhaça, nous sortons de l’inconnu, nous sommes sauvés. Cette immense chaîne blanche qui s’étend au sud du Tengri-Nor, c’est le massif du Nindjin-Tangla ; il nous semble être en pays de connaissance.

C’est au pied de ces montagnes que nous rencontrons les autorités de Lhaça, c’est-à-dire des gens civilisés ; il était temps. Rien ne présente un aspect plus misérable que notre caravane ; partis quatorze du Lob-Nor, nous ne sommes plus que douze. Niatz, un jeune chamelier des environs de Korla, qui paraissait pourtant fort et vigoureux, n’a pu résister aux grandes altitudes. Il s’est pour ainsi dire éteint, ayant perdu la notion de tout. Nous le transportions, dans les derniers jours, à dos de chameau, sans qu’il fût possible de rien faire pour lui. Nous ne pouvions ni descendre ni revenir sur nos pas, encore moins nous arrêter quelques jours. L’existence de tous était en danger. Bientôt sa figure devint enflée, ses lèvres noires et tuméfiées, son œil vitreux. C’est ainsi que nous l’avons déposé, sans vie, au pied d’une passe, et que nous avons essayé de dérober son cadavre à la voracité des carnassiers et des oiseaux de proie en l’ensevelissant sous un amas de pierres.

Nous avions eu aussi la douleur de perdre Imatch, notre chamelier. C’était un vieux Kirghize qui avait voulu à toute force nous suivre. Ayant eu auparavant une jambe cassée et mal remise, il marchait difficilement. II a dû au défaut de circulation du sang de perdre en route tous ses doigts de pied, puis une partie du pied lui-même. Jamais il n’a proféré un mot de plainte. La veille de sa mort il disait : « Il faut que le général (c’est ainsi qu’il appelait M. Bonvalot) me pardonne, je suis avec vous et ne puis travailler. » Le lendemain matin, il s’est traîné un instant hors de la, tente sur ses genoux. Une fois rentré, il s’est adressé à ses compagnons : « Adieu ! Merci, vous avez tous été bons pour moi ! » Puis, se couchant de côté, il a expiré. Il y avait, chez ce Kirghize, une énergie rare ; c’était un brave, et lorsque, pour l’ensevelir, on a creusé, tant bien que mal, le sol durci par la gelée, chacun de