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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/509

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Cette vie pénible, nous nous y faisons. On souffre, mais on ne s’ennuie jamais. Avec les notes à prendre, les altitudes à relever, les pics à viser, nous sommes sans cesse occupés. Mais l’inconnu est devant nous et il faut avoir les yeux bien ouverts. Regarder et voir, tel est le mot d’ordre.

Pourtant, vers la fin de janvier, cet état de choses commence à nous peser ; voilà deux mois que nous n’avons pas vu d’autres hommes, il semble que le reste du monde ait subitement disparu et que nous ayons été condamnés à rester éternellement seuls. Aussi, on regarde de plus belle ; le moindre indice pouvant faire espérer l’apparition d’êtres humains est relevé avec le soin le plus scrupuleux : aujourd’hui c’est un morceau de bois appartenant à une selle de yak, demain l’emplacement d’un camp d’été, un autre jour les restes d’un feu ; chacun accourt, s’empresse pour donner un avis ; on prend de la cendre, on regarde s’il a neigé depuis, on examine les morceaux de bois brûlés et on leur assigne une date.

Le 23 janvier, M. Bonvalot annonce que les hommes sont proches et il organise une loterie sur le nombre de jours approximatifs qui nous séparent de leur rencontre.

Nous sommes comme des naufragés perdus au milieu de l’océan, mais c’est hommes ! et non terre ! que crie notre vigie, le fidèle Timour, le matin du 31 janvier. Nous rencontrons, en effet, des bergers conduisant vers le nord, aux pâturages d’été, d’immenses troupeaux de yaks et de moutons. Ce sont de vrais sauvages, vêtus de peaux de mouton, chaussés de bottes de laine de couleur, n’ayant, pour toute coiffure, que leurs longs cheveux noirs, qu’ils laissent flotter sur leurs épaules. Ils s’appuient généralement sur une lance, en des poses bestiales. Ils ne semblent pas trop craintifs et ils s’approchent de notre camp, où nous leur offrons du thé. Bientôt, Abdullah sachant quelques mots de thibétain, ceux-ci ayant quelques connaissances de mogol, et surtout chacun s’aidant avec force gestes, nous arrivons à établir une conversation. Ces sauvages croient que nous sommes des Russes, et ils ont reçu des ordres sévères de Lhaça ; ils ne veulent pas nous donner d’indications, mais nous invitent à nous arrêter, nous offrant du lait et de bons pâturages. Heureusement, après avoir marché un mois à la boussole, nous venons de retrouver un chemin de moutons assez battu, nous allons le suivre. Pour ce qui est des alimens, nous ne sommes pas embarrassés ; ils ne veulent pas nous vendre de moutons, n’est-ce que cela ? Quand on a faim, la force est le droit, nous allons tuer ce qu’il nous faut à coups de fusil, et nous prendrons en outre deux ou trois chevaux.

C’est ainsi que nous marchons quinze jours, suivant une vraie