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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/503

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la cruelle alternative, ou de rejeter ses couvertures et de grelotter, ou d’être étouffé. C’est très pénible. Heureusement, en quelques jours, nous nous faisons à ces altitudes. La température est jusqu’à présent supportable, quoique la nuit le thermomètre descende de 20 à 29 degrés au-dessous de zéro. Le jour, il monte de —15 degrés à zéro ; nous nous habituons très bien à un froid de — 12 degrés. Le ciel est clair ; il y a peu de vent, et nous en profitons pour chasser un peu.

Dans les rochers, nous trouvons le perdreau géant (megalo-perdix) qui est un excellent gibier, mais qui défie avec ses pattes le meilleur coureur. Des troupes d’ovis Poli escaladent les crêtes et restent toujours très éloignées ; ailleurs, ce sont des koukou yaman (pseudovis burrhel) aux petites cornes recourbées dont le pelage bleuâtre tranche sur le sable. J’en blesse plusieurs sans pouvoir m’emparer d’un seul.

Dans le lointain on aperçoit quelques bandes d’hémiones. Un instant même, nous avons cru voir des yaks sauvages. C’était le 8 décembre, nous étions en train d’allumer notre feu auprès de la passe dénudée de l’Amban-Ashkan-davan, lorsqu’un de nos hommes nous avertit qu’il distinguait quatre yaks en train de paître sur la montagne. Je pars aussitôt à pied avec ma carabine, tandis que M. Dédékens s’avance à cheval ; nous marchons, non sans ressentir une certaine émotion : on nous a dit, en effet, que les yaks chargent toujours. M. Bonvalot arrive derrière à la rescousse ; à une centaine de mètres des animaux, j’en vise un, je tire et lui loge une balle dans le flanc ; rien ne bouge, M. Dédékens continue à approcher ; à trente pas, il est stupéfait de voir ces animaux continuera brouter. Je lui crie : « Tirez donc ! » Mais je le vois nettoyer ses lunettes, puis prendre une pierre et la jeter contre un des yaks ; celui-ci, après avoir grogné un peu, se remet à brouter paisiblement : « Ils ont une corde au nez, » me crie M. Dédékens. En effet, m’étant approché, je m’aperçois que ces animaux terribles sont des yaks domestiques. Ils étaient trop fatigués pour continuer à marcher, et ont été abandonnés là par une caravane mogole dont nous avons aperçu la queue il y a une semaine, retournant à Abdallah.

Nous sommes donc bien dans la bonne voie et, ainsi que nous le supposions, il existe une route allant au sud, route ignorée de Carey et de Prjévalsky. Nous allons la suivre. C’est en vain que nos chasseurs ont voulu nous détourner de notre voie il y a quelques jours, cherchant à nous entraîner vers l’est, c’est-à-dire du côté du Tsaïdam. Mais Bonvalot, qui a compris leurs intentions, les a remis dans le droit chemin.