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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/496

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Mais tout cela, paraît-il, n’était que de la fumée sans feu. Notre caravane est trop imposante pour que des Chinois osent l’attaquer. Nous avons loué vingt-deux chameaux pour transporter des provisions en cas qu’on nous en refusât ; nous avons donc une quarantaine d’animaux de charge, et, avec les gens qui nous accompagnent, nous sommes une vingtaine de cavaliers. Tout ce monde va camper sans encombre à une douzaine de kilomètres de la ville, sur les bords d’un grand étang.

Le lendemain, de bonne heure, au moment où nous allons nous remettre en route, un nuage de poussière nous annonce une troupe de cavaliers. Seraient-ce ces fameux soldats qui doivent nous arrêter ? Nous sommes prêts à les recevoir ! A notre grand étonnement, nous ne voyons paraître que l’Hakim suivi des gros bonnets composant le conseil municipal. Il est, nous dit-il, de retour de Kara-char, où il a été lui-même, il vient nous faire des excuses au sujet des ennuis qu’il nous a occasionnés. Son supérieur n’a pas réfléchi qu’on n’aurait pas laissé entrer en Chine d’aussi grands hommes (style chinois) sans qu’ils lussent en règle.

Tel est le discours que nous tient l’Hakim, mais la vérité est qu’il s’était déclaré incapable de nous arrêter avec ses soldats, et que le mandarin de Karachar n’avait pas voulu non plus prendre cette responsabilité.

Donc, au lieu de la guerre, nous avons tout bonnement l’amitié des chefs de Korla ; l’un d’eux nous servira de guide pendant quelques jours, et tout le long de la route nous recevrons le meilleur accueil de la population.

En avant donc, et ayant toujours confiance en notre bon droit, nous arriverons au but. Au bout de deux journées de marche à travers un pays nu et sablonneux, nous atteignons une forêt de peupliers ; ces arbres au feuillage tremblant, d’un jaune éclatant, sont entourés à leur base de branchages entremêlés comme une chevelure inculte, puis croissent tordus, bizarres, capricieux, faisant songer à ces forêts qu’a créées l’imagination de Doré, pour le Paradis perdu de Milton. C’est le populus diversifolia au feuillage de forme si variée, comme l’indique son nom. Nous le retrouverons jusqu’au Lob-Nor. Les arbres sont disséminés, faisant parfois place à de petites broussailles épineuses. Cette forêt est traversée par le Kansi-Daria, rivière de Korla, large d’une vingtaine de mètres et assez profonde. Nous sommes obligés d’employer une journée à faire passer les chameaux sur un radeau formé de trois couches de troncs d’arbres que relient des cordes ; c’est une opération qui devient fatigante à la longue, car jamais je n’ai vu un animal aussi stupide, et il est si