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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/495

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croyons-nous avoir droit à quelques jours de repos, mais la maison mise à notre disposition par les autorités locales nous fait regretter notre tente à laquelle nous sommes déjà habitués ; nous songeons à la liberté que nous avions dans la montagne ; ici notre cour est sans cesse envahie par la population chinoise, curieuse et ennuyeuse ; les soldats sont arrogans et il nous faut jouer du bâton pour nous en débarrasser. Quant aux autorités, elles nous donnent un échantillon de cette fourberie dont nous aurons à souffrir si souvent plus tard.

Quand nous avons quitté la frontière de Sibérie, nous avons fait viser nos passes par le gouverneur chinois d’Ili ; il nous avait assurés de son appui, nous avait fait dire de marcher en confiance et même avait détaché auprès de nous deux soldats pour une partie de la route. A Korla, le petit mandarin Hakim nous fait toutes les protestations possibles de dévoûment, mais il nous avertit que nous ne pourrons pas continuer. Le gouverneur de sa province, sur l’avertissement de celui d’Ili, a envoyé un ordre de nous arrêter que j’ai heureusement le plaisir de photographier. Ce mandat d’arrêt n’est accompagné ni d’huissiers, ni de gendarmes, gens dont nous n’aurions, d’ailleurs, pas fait grand cas ici.

Cette aventure nous amuse. Un voyage sans incident serait bien monotone, et en voilà un qui peut compter.

Pendant notre court séjour à Korla, notre logement se transforme en une vraie salle de conspiration : allées et venues mystérieuses, entretiens à voix basse, conciliabules secrets, rien n’y manque.

Nous recevons au moins deux fois par jour la visite du mandarin, qui, pour nous convaincre, tantôt emploie les menaces, tantôt implore la pitié, alléguant qu’il aura le cou coupé si nous avançons. D’autres fois, il cherche à nous effrayer sur les dangers de la route. Nous le remercions de sa sollicitude ; notre résolution est prise, mais il faut user de diplomatie pour empêcher des chameliers supplémentaires, que nous avons loués, de nous quitter avec leurs animaux. Dans la nuit du 9 octobre, enfin, nous fermons les portes de notre cour et profitons d’un superbe clair de lune pour achever nos préparatifs, et, le 10 au matin, nous sommes en route.

A notre départ, des bruits inquiétans sont répandus dans le bazar ; on raconte à voix basse que toute la garnison (40 hommes) nous attend aux portes de la ville avec ordre de se faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de nous laisser passer, et nous nous préparions à réciter les premiers vers de la mort d’Hippolyte :

A peine nous sortions des portes de Korla !