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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/492

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II. — DE KOULDJA AU LOB-NOR.

Le 12 septembre, nous quittions définitivement les dernières traces de civilisation européenne, décidés à aller de l’avant jusqu’à ce qu’il nous fût matériellement impossible de continuer. Nous sommes quinze, y compris M. Bonvalot, moi, le père Dédékens. Ce dernier, de nationalité belge, est missionnaire en Chine depuis dix ans. Il a déjà parcouru l’empire du Milieu, allant de Pékin en Ili, à travers le Kansou et le désert de Gobi. C’est à Kouldja que nous l’avons rencontré. Devant revenir chez lui, il nous a offert de faire route avec nous. Nous aurons en lui un bon compagnon de plus, et ses connaissances dans la langue chinoise nous seront très utiles. A la tête de nos hommes, Rachmed, le fidèle Rachmed, trouve, en enfourchant son cheval, la gaîté qui ne le quittera plus, même dans les momens les plus difficiles. Comme interprète, nous avons le Tarantchee Abdullah, qui a déjà accompagné le voyageur Prjévalsky. C’est un petit homme vaniteux, paresseux, mais ayant l’avantage de posséder quatre langues : le turc, le russe, le chinois et le mogol. Il nous est malheureusement difficile de nous en passer. Un original est Tongsha, chrétien chinois au service du père Dédékens depuis quatre ans. C’est un bon garçon, doué de bravoure, qualité rare chez ses compatriotes. Son unique défaut est d’être têtu comme un mulet et lent dans ses actions. Il reçoit vite de toute la caravane le surnom d’Achoun, mot turc qui signifie chef. Les trois hommes que je viens de nommer nous accompagneront durant tout le voyage. Quant aux autres, Russes ou Tarantchees, ils nous quitteront au Lob-Nor.

Nous voilà donc en marche ; l’apprentissage commence. On cherche à se reconnaître, on s’habitue les uns aux autres ; chacun sait ce qu’il a à faire et se met à la tâche. Nous ne rencontrons pas encore de vraies difficultés, mais j’ai bon espoir que, lorsqu’elles naîtront, nous saurons nous en tirer.

Ce n’est plus dans les riches plaines d’Ili que nous dressons notre tente ; nous nous engageons déjà dans les contre-forts des monts Thian-Chan. Ce sont d’abord des collines arrondies, dépourvues d’arbres, d’aspect assez uniforme ; nous y rencontrons les premiers Mogols. Ils vivent au milieu de leurs troupeaux, dans des yourtes de feutre aussi sales, aussi misérables que les gens qu’elles abritent. Ils nous offrent cette bonne hospitalité qu’on trouve chez presque tous les nomades. Mais, lorsque nous partageons avec eux le mouton rôti ou quand nous buvons le lait de jument à leur grand seau de bois, nous avons peine à reconnaître dans nos hôtes les descendans des guerriers qui conquirent le monde sous la