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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 103.djvu/234

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jamais dégoûté et lassé de toute cette politique d’agitation et d’irritalion. Ce qu’il voulait au moment des élections, il le veut encore, et, aujourd’hui comme il y a un an, il ne demande pas qu’on le divise, qu’on le trouble, qu’on mette aux prises toutes les passions ; ce qu’il attend, c’est la paix, non pas cette prétendue paix sous laquelle on déguise la guerre, mais une vraie paix morale, qui lui permette de rester la France, libre, reconciliée et puissante devant le monde.

A travers ce fracas des affaires publiques, cependant, l’imprévu nous réserve parfois de cruelles surprises. 11 nous réservait pour aujourd’hui un deuil bien fait pour attrister cette fin d’année. La mort, l’inexorable mort, vient d’enlever à la France un de ses plus brillans écrivains, — elle nous enlève, à nous, un de nos plus anciens, un de nos plus chers collaborateurs, un de nos plus illustres compagnons de la vie littéraire. M. Octave Feuillet vient de quitter ce monde après de douloureuses souffrances, dont nous avions le chagrin de voir les traces sur sa personne bien récemment encore, mais dont on ne voulait pas croire le terme si prochain. Avec lui disparaît un esprit rare, un maître dans les fictions du roman et du théâtre, un inventeur aimable qui alliait la grâce de l’homme à l’éclat du talent. Lorsqu’il y a déjà plus de quarante ans, tout près d’un demi-siècle, il entrait dans la carrière, il laissait entrevoir dès ses premiers essais, dès ses premiers proverbes et ses premières nouvelles, tous les dons qui, en se développant, devaient l’illustrer. Il n’était pas, dans ce siècle, de la première génération des Lamartine, des Hugo, des Musset, des Sand, des Balzac, des Dumas, des Mérimée. Il venait quelques années après eux ; il avait sûrement subi le charme de leur génie, il ne leur ressemblait plus. Il avait son originalité à lui, toute faite de délicatesse et de force, de poésie et d’observation juste, de fantaisie et de sagacité spirituellement honnête, de finesse industrieuse et de hardiesses piquantes, de mesure élégante et de liberté. Et c’est ainsi que dans cette carrière, aujourd’hui demi-séculaire, il a prodigué, sans parler de ses aimables proverbes, toutes ces œuvres ingénieuses ou fortes, et la Petite Comtesse, et Dalila, et le Roman d’un jeune homme pauvre, et Monsieur de Camors, et Sibylle, et Julia de Trécœur, et un Mariage dans le monde, et l’Histoire d’une Parisienne, jusqu’à ce dernier récit encore récent. Honneur d’artiste, où il gardait certes toute la vivacité ingénieuse de son talent. M. Octave Feuillet avait une qualité supérieure : comme il avait le respect de lui-même dans ses actions, il poussait jusqu’au scrupule le plus raffiné le respect de son esprit. Il avait eu tous les succès, il les avait mérités, sans rien sacrifier au faux goût, sans se faire le complice des corruptions et surtout des vulgarités de l’imagination contemporaine. Il nous quitte aujourd’hui pour notre chagrin, pour le deuil des lettres françaises. Il aura des