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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/924

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Un soir, par un magnifique clair de lune, j’allai me promener au jardin. Bientôt j’aperçus Vityeska debout près du mur, sur un monticule d’où l’on dominait toute la rue. Elle était en conversation animée avec une personne arrêtée de l’autre côté du mur.

— Non ! disait la jeune amazone avec une énergie farouche, quoique légèrement railleuse, je vous connais maintenant ; vous vous êtes joué de moi ; je ne veux plus avoir aucun rapport avec vous !

— Je vous donne ma parole d’honneur, Vityeska, répondait la voix de la rue, une voix sonore et mâle, que je vous aime sincèrement, et que mon ambition est de vous mériter et de vous conquérir.

— Votre parole d’honneur ! s’écria l’amazone en éclatant de rire, est-ce que vous en avez de l’honneur ? Non, l’uniforme que vous portez, vous le déshonorez.

— Vityeska !

— Oui, monsieur le major, vous le déshonorez, ce costume, car vous m’avez menti lâchement, bassement, en me faisant croire que vous aspiriez à ma main. Mais vous êtes démasqué. Je sais qu’on vous appelle le « Don Juan de Prague, » et que, de tous côtés, s’élève contre vous un concert d’imprécations et de malédictions.

— On m’a calomnié, auprès de vous, Vityeska.

— Personne ne vous a calomnié. C’est moi-même qui ai découvert la vérité. Vous m’avez séduite et trompée. Je suis vaincue, mais prenez garde ; si jamais vous tombez entre mes mains, je serai pour vous sans pitié !

— Vityeska ! ma belle Vityeska !

— Taisez-vous, et allez-vous-en ! s’écria la belle offensée, en étendant le bras droit d’un geste impérieux. Allez ! et priez Dieu que nous ne nous rencontrions jamais sur un champ de bataille !

Vityeska redescendit rapidement dans le jardin. Pendant qu’elle s’éloignait, je courus jeter un coup d’œil dans la rue, et je reconnus, de loin, M. Von der Mühlen, major aux grenadiers, le grand favori des dames et du peuple de Prague.

Je rejoignis Vityeska tout près de la maison. Elle venait de prendre un papillon de nuit, qui avait été attiré par la lumière aux fenêtres de notre salle à manger. Elle était en train de lui arracher les ailes.

— Que faites-vous donc ? murmurai-je avec un mouvement involontaire d’effroi.

Elle me regarda. Une douleur secrète, une colère contenue, mêlées d’une joie perverse, erraient sur ses lèvres à moitié ouvertes.