Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/825

Cette page n’a pas encore été corrigée


Bice, est l’héroïne de la Vita nuova, et conduit ensuite le poète au paradis, doit être, je crois, définitivement écartée. Les partisans les plus passionnés de cette solution n’ont jamais pu alléguer que des témoignages postérieurs à celui de Boccace, lequel est lui-même postérieur de quatre-vingts ans à la mort de Béatrice Portinari ; et la découverte du testament de Foleo Portinari, autour duquel on a fait grand bruit, prouve tout simplement que ledit Foleo eut une fille du nom de Bice ou de Béatrice, et ne prouve rien de plus. Au contraire, en s’appuyant sur quelques indications de la Vita nuova qui ont, par exception, un caractère assez précis, les contradicteurs ont pu à peu près établir que la « très noble dame » ne put demeurer dans la rue qu’habitaient les Portinari, qu’elle ne se maria pas (tandis que son homonyme historique épousa messer Simone di Bardi), et que Dante choisit le nom de Béatrice, non parce que sa bien-aimée le portait réellement, mais parce qu’il lui permettait de se livrer sur ce nom prédestiné et le mot béatitude à des jeux de mots dans le goût du temps, pareils à ceux de Guido Cavalcanti sur sa Giovanna, de Cino de’ Sinibuldi sur sa Selvaggia, et même de Pétrarque sur sa Laure.

Mais si le nom propre disparaît, la personne réelle subsiste ; après l’avoir obstinément niée, après en avoir fait un pur symbole de la Théologie, de la Révélation, de l’Éternel féminin, de la Foi et même de la Puissance impériale, on est obligé d’en revenir à l’explication si simple des anciens commentateurs, qu’avec un peu de bon sens on n’aurait- jamais abandonnée. D’abord, lorsqu’à vingt ans Dante chantait sa « très noble dame » dans les sonnets et dans les canzones qu’il a enchâssés dans la Vita nuova, quand il consultait les trois meilleurs poètes de son temps sur les premiers vers qu’elle lui avait inspirés, il ne pensait guère qu’à la jeune fille à laquelle il avait voué son cœur dès l’enfance, et dont la seule salutation suffisait à le remplir d’une pure joie. Elle demeura pour lui réelle jusqu’au moment où la mort l’enleva, en pleine jeunesse, en pleine beauté, avant que le temps eût commencé sur elle sa vilaine œuvre de destruction : en sorte que cette fin prématurée l’ennoblit encore. Mais ensuite, après que sa bien-aimée lui eut été enlevée, et après le désespoir qu’il a raconté, Dante, se rattachant peu à peu à la vie, ne tarda pas à chercher des consolations dans l’étude, dans la philosophie d’abord, qu’il ne connaissait guère et que lui révélèrent peu à peu, comme nous l’avons vu, Boèce et Cicéron, puis dans la théologie, qui lui sembla supérieure et lui apparut bientôt au sommet de la pensée qu’elle domine et qu’elle guide. A ce moment-là, il s’opéra dans son esprit une sorte d’identification entre cette étude, pour laquelle il se passionnait, et la femme qu’il avait