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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/819

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Bruni ne reposent donc que sur elles-mêmes, et, quoique sa « vie » affecte de vagues allures scientifiques qui manquaient complètement à celles de Boccace et de F. Villani, elle ne constitue pas plus que les précédentes une source sûre. Ses contemporains, Giannozzo Manetti, Philelphe et Landino, acceptent pourtant ses affirmations et les mélangent sans plus de façon à celles de Boccace et de F. Villani. Philelphe essaie, à la vérité, de donner le change : il critique également Boccace et Bruni ; le premier lui paraît cupidineis cudendis aptior quam hominum gravium et excellentium enarrandis moribus ; le second, incapable de s’exprimer dans la langue vulgaire qu’il avait eu le tort de choisir. Lui, Philelphe, va faire mieux. Mais, en réalité, après ce préambule, dont la forfanterie est bien dans son caractère, Philelphe se contente de démarquer les deux auteurs qu’il vient de maltraiter ainsi. Où Bruni, par exemple, écrit en italien que Dante « ne se livra pas seulement à l’étude des lettres, mais encore aux autres études libérales, ne négligeant rien de ce qui contribue à rendre l’homme excellent ; » Philelphe écrira dans son plus beau latin : Ergo et Dantes admodum puer est prœfecto litterarii ludi commendatus, ut non solum equos alere, aut canes ad venandum sciret, aut arcu scorpioneve, ac ense et hasta uti ad omnem militarem méditationem, quod et Parthenopœum et Hippolitum referunt factitasse, sed ut prœstaret urbanis artibus fieretque aliquando immortalilatis custos.

Et les fleurs de rhétorique lui suffisent si bien, qu’il tombe à chaque instant dans de lourdes erreurs.

Les « vies » qui suivent vont grossissant toujours, paraphrasant celles de Boccace, de F. Villani et de Bruni, et parfois apportant, en guise de faits, de fantasques interprétations de fragmens de la Comédie. Un instant il semble qu’avec Giuseppe Pelli (Memoria per servire alla vita di Dante Alighieri ; Venise, 1759) la critique va chercher à jeter quelque lumière sur la confusion des erreurs accumulées. Mais la sagesse de Pelli ne trouve pas d’imitateurs, et l’on rentre dans la voie des suppositions gratuites et des conjectures hasardeuses.

C’est ainsi que les quarante pages de Boccace se sont peu à peu multipliées pour aboutir aux deux volumes de Balbo, et il est piquant de remonter, comme le fait volontiers M. Bartoli, le cours des hypothèses, dont on peut quelquefois découvrir l’humble origine. Voulez-vous un exemple de cette espèce de cristallisation ? Toutes les biographies courantes, sur les traces de Philelphe, célèbrent l’universalité du génie de Dante : il n’était pas seulement un poète, un savant ferré dans le trivium et dans le quadrivium, un homme d’État et un philosophe ; il était un artiste, peintre et