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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/817

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disait alors : ledit Dante était parmi les principaux magistrats de notre cité, et de ce parti, quoiqu’il fût guelfe ; ainsi, sans autre faute, il fut chassé avec ledit parti blanc, et banni de Florence, et il s’en alla au Studio, de Bologne, puis à Paris et dans d’autres parties du monde. »

C’est là fort peu de chose ; encore Villani, en rapportant la mort de Dante, s’est-il trompé de mois (juillet au lieu de septembre), et cette négligence, qu’il eût été si facile d’éviter, n’est pas de nature à inspirer grande confiance en son témoignage. Pour trouver une biographie plus détaillée, il faut aller jusqu’à Boccace, qui, en 1373, c’est-à-dire plus d’un demi-siècle après la mort de l’Alighieri, occupa la première chaire que les Florentins instituèrent pour faire expliquer leur poète. Or, si Boccace était un érudit, il était aussi et surtout un romancier et un moraliste : comme tel, il s’occupait plutôt de la signification des faits que des faits eux-mêmes ; l’exactitude est son dernier souci, la légèreté avec laquelle il fait aller Dante à Vérone du vivant d’Alberto della Scala suffît à le prouver : quelle foi accorder à ses assertions, quand on le prend en flagrant délit d’erreur dans un cas où il aurait pu si facilement être bien renseigné ? De plus, Boccace aimait à parer son discours, se plaisait à y introduire des digressions, des ornemens, des détails pittoresques dont son imagination et son talent de conteur faisaient évidemment tous les frais. Il ne se contentera pas, par exemple, de donner, lui premier, le nom de famille de Béatrice : avec cette naissante vision de l’individualité physique qui manquait encore à Dante, il essaiera de la décrire, il nous affirmera qu’elle avait « les traits du visage très délicats et parfaitement disposés, et pleins, outre la beauté, de tant d’honnêtes attraits, qu’elle était réputée presque un ange par beaucoup. » A chaque instant, gêné dans son récit par le manque de renseignemens positifs, il se tire d’affaire à l’aide de ces généralités qui peuvent se prêter à toutes les circonstances et qui ont de tout temps été fort utiles aux romanciers dans l’embarras. Ainsi, quand il nous décrira le désespoir de Dante à la mort de Béatrice, il nous dira qu’il ne voulait de consolations de personne et n’en attendait que de la mort. « Les jours ressemblaient aux nuits et les nuits aux jours, et aucun ne se passait sans désespoir, soupirs, abondance de larmes », en sorte que le poète devint « une chose sauvage à regarder, » maigre, barbu, entièrement autre que ce qu’il était. Où cesse le roman, où commence l’histoire ? il est impossible de le démêler, et la « Vie » de Boccace ne peut être acceptée que sous réserve d’un contrôle.

Or, au lieu d’être contrôlée et discutée, elle a été acceptée comme base par tous les biographes postérieurs, qui n’ont