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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/797

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pendant que nos ennemis sont prêts à l’admettre, c’est ce qui n’a jamais eu d’exemple. » — Vauréal resta consterné, la surprise même lui coupant la parole ; il eut beau rappeler les conventions arrêtées, les promesses données, en répétant les paroles mêmes dont on s’était servi, le ministre ne voulait se souvenir de rien. — « Je crois décidément, écrivait l’ambassadeur, qu’on veut maintenant faire manquer la conférence, » — et il supposait que quelque séduction venue d’Angleterre à travers Lisbonne devait expliquer ce revirement incompréhensible.

Il ne se trompait pas, mais ce n’était pas à Lisbonne (où se continuaient toujours, par les correspondances de la reine d’Espagne, des pourparlers qui n’avançaient pas), c’était bien à Bréda même, sous les yeux et à la barbe du plénipotentiaire français, que l’idée de conclure un arrangement direct entre l’Espagne et les puissances alliées contre nous par l’intermédiaire si inopinément offert de Macanaz était sérieusement débattue. Il faut bien le croire, puisque M. d’Arneth nous l’assure et que les dépêches anglaises et autrichiennes confirment cette étrange assertion. C’était l’effet des prévenances de toute sorte dont Macanaz s’était vu l’objet dès qu’on avait su qu’il rompait en visière à son collègue de France. Anglais, Piémontais, Autrichiens, c’était à qui viendrait flatter et encourager ses prétentions. Sandwich, Chavanne, puis le comte et la comtesse d’Harrach (accourus sur-le-champ à Bréda, sur le bruit de la querelle), se pressaient autour de lui, le choyant, le comblant de complimens et de politesses. Bientôt, il ne sortit plus de leur compagnie. — « Il y a, écrivait Dutheil, autour de milord Sandwich, toute une volière, dont M. Macanaz est l’oiseau privé. Il y mange dans la main. » — Rien de plus naturel que, dans ces épanchemens, on fit parler le vaniteux vieillard sur les conditions que l’Espagne, suivant lui, pouvait mettre à sa défection de l’alliance française. En effet, quelle aubaine inespérée ? De quel ridicule ineffable la France ne serait-elle pas couverte, si on la voyait sortir seule de la conférence qu’elle avait elle-même convoquée, s’étant laissé dérober, à l’aide d’un véritable tour de passe-passe, le seul allié qu’elle eût encore ! Le plaisir de faire jouer à Louis XV, devant toute l’Europe, ce rôle de dupe, valait assurément quelques concessions. Il n’en fallut pas davantage pour faire croire à Macanaz qu’il était maître de la situation et arbitre des conditions de la paix. Bientôt ses conversations prirent un tour assez sérieux pour que Sandwich et d’Harrach crussent devoir demander à leurs cours des pouvoirs spéciaux pour négocier et au besoin conclure avec cet auxiliaire inattendu, et le ministre espagnol, ébloui par les vanteries enthousiastes de Macanaz, n’osait plus désavouer un agent qui paraissait si sûr de son fait.