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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/790

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l’opposition, arrivée au pouvoir, pratique souvent la conduite et tient le langage que, la veille, elle censurait le plus amèrement.

Frédéric aurait été difficile s’il ne se fût pas contenté de ces assurances, d’autant plus qu’il ne tenait qu’à lui de penser que le nouveau ministre, en se jetant ainsi en quelque sorte à sa tête et en se confondant en protestations d’amitié, ne faisait qu’obéir au sentiment général du public français, et qu’il n’aurait pas été maître de le contrarier. C’est du moins ce que lui assurait au même moment, dans un langage enthousiaste, un ami du ministre tombé, qui ne demandait pas mieux que de rester le courtisan et le conseiller de son successeur. Le bruit s’étant répandu que le roi de Prusse était malade : — « cette mauvaise nouvelle, sire, vous aurait fait plaisir, lui écrivait Voltaire, si vous aviez vu comme elle a été reçue. Comptez qu’on fut consterné et qu’on ne vous aurait pas plus regretté dans vos états. Vous auriez joui de toute votre renommée ; vous auriez vu l’effet que produit un mérite unique chez un peuple sensible ; vous auriez senti la douceur d’être chéri d’une nation qui, avec tous ses défauts, est peut-être, dans l’univers, la seule dispensatrice de la gloire [1]. »

Caresses et complimens, Frédéric, complètement rassuré sur les conséquences du changement ministériel, reçut tout avec une bienveillance dédaigneuse. « Vous ferez bien, dit-il à Chambrier, de glisser, dans vos discours avec les ministres de Sa Majesté Très Catholique, que j’étais parfaitement informé du chipotage entretenu avec la cour de Vienne par la cour de Saxe ; qu’à la vérité, on ne saurait trouver à redire de quel canal la France se servait pour avoir la paix, pourvu que mes intérêts ne fussent point sacrifiés ; ce que la certitude où j’étais de la droiture des sentimens et des intentions de Sa Majesté Très Catholique et de ses lumières ne me permettait pas de concevoir… — Je sais très bien, ajoutait-il ailleurs, que les ministres saxons n’ont fait qu’amuser les Français et les tromper. »

Bref, il résumait en ces quelques mots la ligne prescrite à ses agens. « Je vous dirai pour votre direction, dans le fond de l’âme, que je ne souhaite rien de plus que de pouvoir rester neutre et me mettre vis-à-vis de la France, sans l’effaroucher ni la rebuter. Je connais assez mes intérêts pour être convaincu de la nécessité qu’il y a d’être indissolublement attaché à la France, si je ne voulais préjudiciel" à mes intérêts, comme il était réciproquement de l’intérêt de la France de me tenir à elle et de m’avantager, si elle ne voulait préjudicier à ses affaires, et qu’en conséquence nous

  1. Voltaire à Frédéric, 9 mars 1747. (Correspondance générale.)