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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/680

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n’est pas moins vrai qu’on se fait quelquefois des affaires sans les-chercher, qu’elles viennent souvent vous chercher elles-mêmes, que lorsqu’on n’a pas d’autre préoccupation que celle d’éviter tous les incidens désagréables, il faut laisser aux autres les profits avec les risques, et que vouloir s’arrondir sans courir aucun hasard est la pire des inconséquences. « C’est souvent par l’excès des précautions, disait un homme d’état, qu’on s’attire les plus gros ennuis. Un gouvernement qui craint de s’enrhumer fait bien de rester au coin de son feu, mais le rhume et la pleurésie viennent quelquefois l’y relancer. »

Notre gouvernement a bien compris que qui ne risque rien n’a rien, lorsque, l’an dernier, il donna carte blanche au commandant supérieur du Soudan français, M. Archinard, lieutenant-colonel de l’artillerie de marine, et l’autorisa, sur sa demande, à marcher sur Ségou, pour nous assurer dans la région qui s’étend du Sénégal jusque dans la boucle du Niger la situation que nous dispute avec acharnement notre éternel ennemi, le sultan Ahmadou. Cette campagne de quelques mois fait grand honneur à celui qui l’avait conçue, et qui, vaillamment secondé par ses officiers, l’a conduite avec autant de vigueur que d’intelligence. Elle avait au surplus le mérite d’être rigoureusement nécessaire. C’était, malgré les apparences, une guerre défensive ou du moins préventive. Si nous n’avions pris les devans, nous n’aurions pas tardé à nous trouver aux prises avec une dangereuse coalition, et nous aurions dû nous engager dans de sérieuses dépenses pour éviter des malheurs ou pour les réparer.

Nous avons dans le Soudan des alliés incertains, hésitans, timides, trop souvent infidèles, et des ennemis aussi résolus qu’avisés, guettant sans cesse l’occasion de nous nuire. En politique, on ne choisit pas ses amitiés, souvent on les subit. Assurément, s’il faut juger de ce que vaut un homme par le nombre d’idées qu’il a dans la tête, par les motifs d’action qui le décident, par la notion qu’il a de la vie, un Toucouleur musulman est supérieur à un Bambara fétichiste. Mais si les Bambaras ont peu d’idées et quelquefois n’en ont point du tout, ils n’ont pas de préventions contre nous, et le fanatisme des musulmans soudanais nous a juré une haine immortelle. Orgueilleux, insolens, fanfarons autant que perfides, plus durs pour leurs captifs que tous les autres noirs qu’ils méprisent comme une vermine, les Toucouleurs constituent une sorte d’aristocratie africaine, qui n’admet pas que personne ose s’égaler à elle ou prétende entrer en partage de ses privilèges. Tous les efforts que nous avons faits pour nous les rendre favorables, pour nous concilier leurs bonnes grâces ou leur tolérance, ont été vains ; nous ne pouvons conclure avec eux que des trêves.

Le cheik Ahmadou, fils du célèbre Omar El-Hadj, qui créa l’empire toucouleur, est le chef universellement reconnu des croyans soudanais, et il aime à s’appeler lui-même la colonne de l’islam. Sans