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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/670

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eux et meurtris aux pierres du chemin. Ils ont eu grande compassion de l’enfant sans mère, maltraitée et humiliée, qui songe, en lavant la vaisselle, qu’elle voudrait bien aller au bal. Dans ses rêves juvéniles, le bal est l’endroit où les fils de rois deviennent amoureux des jolies filles pauvres. Tandis qu’assise dans les cendres, elle regarde le feu, des visions ignorées des siens passent devant ses yeux, des voix lui murmurent des choses qu’elle seule entend. Il suffirait d’aller à la fête de ce soir pour que tout cela fût vrai : elle en est sûre. C’est pourquoi elle sanglote après le départ de ses sœurs : « Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put ; lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit toute en pleurs, lui demanda ce qu’elle avait.

« — Je voudrais bien… Je voudrais bien…

« Elle pleurait si fort qu’elle ne put achever. »

La marraine, touchée de son chagrin, la console et lui promet une robe. Cendrillon ira au bal ! Elle peut raconter d’avance tous les détails de la soirée ; elle se les est répétés si souvent, qu’elle les sait par cœur : « Le fils du roi, qu’on alla avertir qu’il venait d’arriver une grande princesse qu’on ne connaissait point, courut la recevoir ; il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie : il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attend ! à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n’entendait qu’un bruit confus : « Ha ! qu’elle est belle ! » Le roi même, tout vieux qu’il était, ne laissait pas de la regarder et de dire tout bas à la reine qu’il y avait longtemps qu’il n’avait vu une si belle et si aimable personne… Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser : elle dansa avec tant de grâce, qu’on l’admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. »

Doucement grisée par son rêve, Cendrillon s’envole avec lui bien loin, bien loin, encore plus loin, jusque dans les régions enchantées où les bonnes fées fabriquent des hochets pour les déshérités à qui la Fortune marâtre a fait une jeunesse dénuée de tendresses et de joies. Un coup de baguette a métamorphosé ses pauvres vêtemens en habits de drap d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries. Les murs enfumés de sa cuisine se sont élargis en lambris dorés, où s’agite une foule joyeuse. Elle se voit passer, triomphante et adulée. Elle se voit épousée, et elle pense avec complaisance qu’elle sera généreuse, dans la victoire, pour les méchantes sœurs qui l’ont tant tourmentée : elle leur accordera