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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/640

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respirèrent hardiment l’indignation et l’espoir. Le programme de « l’Union civique de la jeunesse » fut acclamé. On alla ensuite saluer place Victoria, en face du palais du gouvernement, la statue du général Belgrano, un des héros de l’indépendance. La colonne, défilant dans le plus grand ordre, au milieu des vivats, occupait plusieurs cuadras de longueur. Tous les âges, toutes les professions, tous les rangs de la société y étaient représentés. Du haut des balcons et des terrasses, les femmes lui jetaient des fleurs. Pour que rien ne manquât au succès de la manifestation, la police eut soin de déployer une brutalité impuissante, et le gouvernement cassa le lendemain plusieurs élèves de l’École militaire qui s’y étaient rendus en uniforme et auxquels on avait fait une ovation. Une souscription fut aussitôt ouverte pour défrayer leurs études universitaires et leur faciliter l’accès d’une carrière civile. D’un bout à l’autre de la république, l’effet ne fut pas moins vif. C’était comme un signal impatiemment attendu. Personne n’osait le donner, tout le monde était prêt à y répondre. Le nom du jeune président du groupe, le docteur don Francisco Barroetaveña, — un nom basque et dur, — était dans toutes les bouches. L’impulsion était donnée, le mouvement ne devait plus s’arrêter.

Derrière les jeunes gens vinrent les têtes graves ; elles prirent à leur compte, sans y rien changer, le programme élaboré par les têtes folles, qui avaient vu si clair et agi si bravement. Ce programme était assez large pour être adopté par tous les partis. Il n’y était pas question de politique, il n’y était question que de droiture. Il suffisait d’être honnête homme pour y souscrire. Les gens de bien virent dans la fondation de l’Union civique, qui répondait aux mêmes principes que l’Union civique de la jeunesse, un moyen de se compter et d’organiser une action commune. En un clin d’œil, les adhérens se comptèrent par milliers. L’ensemble était bigarré en ce sens que porteños et provinciaux, fédéraux et unitaires, catholiques et libres penseurs, s’y coudoyaient fraternellement. Il était homogène en ce sens que tous étaient accourus à leur poste comme à la manœuvre d’un navire en perdition, qu’une même angoisse inspirait toutes les décisions, et que personne n’avait d’autre ambition que d’être utile.

Le choix du président que l’Union civique se donna, le docteur don Leandro Alem, exprimait à merveille combien l’imminence du péril présent avait relégué dans l’oubli les discordes antérieures. Fils d’un sicaire de Rosas et froidement accueilli, pour ce souvenir, à ses débuts dans la politique, M. Alem ne s’en était pas moins taillé un rôle important dans les luttes électorales et parlementaires. C’était moins son éloquence de tribun qui le lui avait